Vers une dictature financière ?
17/10/2006 09:59Elodie RAITIERE
La presse roumaine, muselée jusqu'aux années 1990 pendant la dictature de Ceausescu, a explosé à la révolution. Premières sociétés capitalistes en Roumanie, les médias sont aujourd'hui confrontés à un phénomène de « berlusconisation ».
« Nous sommes envahis par la communication ! » s'exclame Ioan Dragan, professeur de sociologie de la communication à l'université de Bucarest. Dans les rues de la capitale roumaine, difficile de choisir parmi la multitude de quotidiens disposés en éventail bien serré sur les présentoirs des kiosques. À la chute du régime dictatorial de Ceausescu en décembre 1989, le monde de la presse a connu de profonds bouleversements. La presse écrite est passée de 100 à 4000 titres, et la chaîne publique contrôlée par l'État est devenue la « Télévision Roumaine Libre ». Sous le régime communiste, les médias étaient fortement contrôlés. Les blagues et les rumeurs étaient les seules formes d'expression réellement libres.
Une influence occidentale palpable
Les téléspectateurs se tournaient alors vers les médias étrangers. « On apprenait ce qui se passait dans notre pays par les radios étrangères », remarque le professeur. On écoutait aussi Europa Libre, une radio soutenue par les Américains et diffusée dans les langues des pays de l'Est. « Après la révolution, les Anglo-Saxons ont su investir dans la presse roumaine, ce que les francophones n'ont pas fait, ils ont manqué là une grosse opportunité ! » analyse Ioan Dragan. Cet héritage se traduit dans la presse actuelle par un style d'écriture proprement anglo-saxon. Les émissions qui font le plus d'audience sont les divertissements importés de l'Occident comme « Surprise-surprise » ou encore les télés réalité.
Un manque de professionnalisme ?
Les rédacteurs roumains n'ont cependant pas l'impression de maîtriser les techniques journalistiques occidentales. Selon une étude réalisée par l'équipe de Ioan Dragan en 2004 sur 1100 journalistes de différents médias, 53 % estiment que leur travail est loin des standards professionnels de la presse de l'Ouest. Beaucoup d'anciens journalistes, qui n'ont pas bénéficié de formation proprement journalistique, ont du mal à décoder le langage des technocrates européens. La régulation déontologique fait également cruellement défaut. « Les médias roumains ont atteint la liberté totale mais pas encore la responsabilité » remarque l'analyste.
Les Roumains perçoivent la presse comme un monde très libre, mais les professionnels se plaignent de l'absence de syndicats organisés représentatifs qui défendraient leurs droits. « Le journalisme est un métier à la mode mais très précaire. « On doit travailler de nombreuses années comme pigiste, avec de faibles revenus, et sans de carte de presse », affirme Violeta Neamtu, pigiste. C'est un métier jeune, 42 % des rédacteurs ont moins de 40 ans, et très mobile, 62 % sont dans la même entreprise depuis moins de 5 ans.
Vers un contrôle des magnats des finances ?
La contrainte principale serait économique, selon le rapport 2006 de FreeEx, membre de Reporter Sans Frontière. La « berlusconisation des médias » profite à des hommes d'affaires peu scrupuleux. Comme Liviu Luca ou encore Dan Voiculescu qui est aussi leader du Parti Conservateur (PC) actuellement dans le gouvernement. « En marge de ces grosses structure, il existe des petits médias qui ont du mal à trouver des annonceurs » explique Razvan Matrin de FreeEx.
Le Conseil National de l'Audiovisuel roumain a récemment obligé les diffuseurs à rendre publique la structure de leur financement. Le gouvernement actuel, élu en 2004 dans la perspective de l'intégration du pays à l'Union Européenne est bienveillant avec les journalistes, même si, au niveau local, l'argent public sert parfois à acheter leur silence. Ceux qui ont su se libérer d'un despote sauront-ils résister aux chants envoûtants des financeurs ?
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