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Vers une crise de l’or bleu
13/05/2008 09:08Alexis HontangMaroc
À Marrakech plus qu’ailleurs, le problème de l’or bleu est une équation à plusieurs inconnues. Face à d’énormes enjeux économiques et écologiques, comment gérer une ressource si rare dans la région ?
À en croire le maire de Marrakech, Omar El Jazouli, la problématique de l’eau ne se pose pas dans sa ville : « Nous n’avons aucun problème d’eau ! À côté de Marrakech, les montagnes de l’Atlas, qui culminent à plus de 4 000 m, sont un réservoir de neige et d’eau. Nous avons aussi des barrages tout autour de la ville. » Un discours des plus rassurants… « C’est scandaleux, on nous prend vraiment pour des imbéciles ! », s’insurge Sammy Ketz, directeur de l’agence AFP au Maroc, le dernier rapport de la Banque Mondiale sur l’eau sous le coude dont la première phase est sans équivoque : « Point n’est besoin d’être un spécialiste de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord pour savoir que les pays de cette région connaissent un problème de pénurie d’eau. »
Pour Mohammed Ghamizi, professeur de biologie à la faculté des sciences de Marrakech, « la situation tend à devenir critique ». « Marrakech est une ville située dans une zone semi-aride avec peu de précipitations, seulement 250 mm par an*. La croissance est telle que les besoins deviennent très importants. Le boom de l’urbanisme a fait tripler la superficie totale d’habitations dans la ville. La demande en eau va aussi exploser. Le tourisme de classe, avec ses golfs, ses piscines, a aussi besoin de plus en plus d’eau. Du coup, il y a beaucoup de pompage dans la nappe. Mais jusqu’à quand ? » Les récentes vagues de sécheresse qui ont touché Marrakech amplifient ce constat amer.
« La diminution des eaux exacerbera les tensions sociales »
Le rapport de la Banque Mondiale va jusqu’à sonner le tocsin : « La disponibilité de l’eau par habitant baissera de moitié en 2050 et s’accompagnera de graves conséquences pour les nappes souterraines et les réseaux hydrographiques naturels déjà assez limités de la région. De plus, on estime que le régime des précipitations se modifiera en raison des changements climatiques. »
Si les contours d’une future pénurie d’eau commencent à se dessiner dangereusement, la pollution et ses conséquences désastreuses pointent aussi le bout de leur nez. « Dans les grandes villes, l’eau est totalement polluée, poursuit le professeur. Prenez l’exemple du Tensift (NDLR : rivière du centre du Maroc) à Marrakech. On y trouve toutes sortes de résidus solides, du plastique… Même dans l’Atlas, où l’eau est abondante, on commence à constater de la pollution, avec le développement de l’urbanisme et du tourisme. »
« Aujourd’hui, Marrakech tire son salut de ses barrages. Ils apportent des stocks d’eau considérables, qui sont ensuite transmis à des centres de traitement. L’eau potable vient de là », rajoute-t-il.
Quand on sait que « les coûts des problèmes environnementaux liés à l’eau situent entre 0,5 et 2,5 % du PIB par an », selon le rapport de la Banque Mondiale, la politique de l’eau est-elle à revoir ? « Il faut corriger les priorités. L’histoire des golfs très étendus m’inquiète un peu », répond Mohammed Ghamizi. « Il y aura bientôt trois nouveaux golfs à Marrakech. A-t-on réellement besoin de douze golfs dans cette région ? », s’interroge un Sammy Ketz des plus remontés. « Les politiques veulent bien faire quelque chose, mais les énormes enjeux qui pèsent derrière les en empêchent », pense Abderrazzak Benchâabane, président du festival Jardin’Art, dont le thème en 2008 fut l’eau.
Il faut pourtant agir, sous peine de conséquences désastreuses : « La dislocation économique et physique liée à la diminution des eaux […] aura des effets sur la croissance économique et la pauvreté, exacerbera les tensions sociales au sein des communautés et entre elles, et exercera une pression accrue sur les ressources financières publiques » précise ainsi le rapport.
« Il faut avertir les gens »
Des solutions simples existent pourtant. Mohammed Ghamizi pense ainsi que les eaux usées peuvent être une des clefs du problème : « C’est une ressource très intéressante à mobiliser, après traitement. » Pour Jean-François Egon, directeur d’une entreprise de jardinerie en Ardèche et présent au festival Jardin’Art, le gâchis de l’eau est dû à la mode actuelle : « Pourquoi Marrakech veut-elle donner une image de luxuriance avec ses jardins quand on sait que l’eau est une ressource rare ici ? Économiser de l’eau avec des jardins secs, à base de cactées, c’est possible. L’école supérieure des arts visuels a, par exemple, utilisé cette méthode pour ses jardins. Les jardins verts, magnifiques, c’est un effet de mode. Il faut changer les mentalités. »
En matière de prévention aussi, beaucoup de travail reste à effectuer… « Il y a bien des stratégies sur le long terme pour évaluer le besoin en eau, mais il faut penser sur le moyen, voire court terme », lance Mohammed Ghamizi. Certains l’ont bien compris : lors du festival Jardin’Art, des animations sur la préservation de l’eau ont touché des classes d’école primaire. Si un sourire était bien présent sur les lèvres des bambins, leurs cerveaux ont aussi bien cogité. Une lueur d’espoir, pour demain.
* La moyenne des précipitations, en France, est de 770 mm/an.
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