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Un prophète : au plus profond du cinéma français ****
11/09/2009 13:22Alexandre MathisCinéma
L’attente depuis De battre, mon cœur s’est arrêté fut longue, mais Jacques Audiard revient ! Il livre un véritable monument de cinéma d’auteur : dense, profond, précis. Avec en prime des acteurs flamboyants de noirceur.
Injustement critiqué depuis ses premiers longs-métrages, Jacques Audiard a pourtant toujours fait preuve d’une excellente rigueur dans la réalisation. Seulement voilà, trop hybride entre cinéma d’auteur et grand public, trop léché, pas assez tendance, les avis furent parfois sévères. Mais comme la vie est parfois bien faite, tout le monde dans le métier s’est prosterné pour saluer Un prophète.
Et pour cause ! L’histoire de Malik, jeune arabe condamné à 6 ans de prison pour délits mineurs, frappe le spectateur. Premier coup de maitre, faire en sorte de ne rien savoir de la vie du personnage. Aucune explication sur la raison de sa condamnation, pas de famille, les poches vides. Malik apparait vierge cinématographiquement. Son histoire, il doit la construite, en taule. Si l’ambiance de la prison nous parait extrêmement réaliste et travaillée, le réalisateur se défend d’avoir cherché le film documentaire. Il n’empêche : fouilles au corps, balades surveillées, mitard, tout l’univers carcéral est retranscrit. La lumière magnifie les acteurs, les cache et les dévoile à volonté. Maitrise totale dans cette réalisation qui garde un soupçon d’incertitude dans ses mouvements de caméra. Pas d’esbroufe ici, Audiard refuse le beau plan pour le beau plan. Chaque séquence a sa signification.
Tahar Rahim dans le rôle principal change de gueule à volonté : rasé, barbu, moustache, costaud ou chétif. Une physionomie pas anodine. L’évolution du personnage s’y retrouve. Paumé à ses débuts, Malik va se retrouver engagé auprès des mafieux Corses. Face à eux, le clan arabe. On ne peut être que terrifié devant la relation nouée avec César (Niels Arestrup). Véritable larbin esclave du corse, Malik arrive à jouer fin, à s’émanciper en partie. Il prend des risques, discute avec les Arabes, fait son business. Le scénario explore toutes ces pistes au maximum. C’est dense, presque trop, mais tout est méticuleusement agencé pour que le film avance.
Fausses polémiques
Abdel Raouf Dafri, le scénariste, n’en est pas à son coup d’essai puisque c’est à lui qu’on l’on doit les scripts des Mesrine. Mais, tempête dans un verre d’eau, la dualité mafia corse/ délinquants musulmans suscite la polémique. Pas du côté arabe, mais du côté des nationalistes de l’île de beauté. L’histoire serait caricaturale et insultante. Sauf qu’une fiction reste une fiction, que l’équipe de production s’est toujours défendu de faire un documentaire. Jamais il n’est dit que tous les Corses magouillent. À ce moment, pourquoi ne pas crier au scandale quand les Italiens passent pour des pourris avec le Parrain ? Du côté politique, quelques voies commencent à s’élever sur l’image des Arabes. Malik deviendrait une sorte de modèle de gangsta intelligent et égoïste. Le danger : que les banlieusards s’en inspirent.
Débile quand on sait qu’Audiard a construit ce personnage comme un anti-Montana (Scarface). La virilité apparente ne s’affirme que dans un désir de survie. Le jeu des acteurs vous dissuade de cette théorie. L’interprétation de Tahar Rahim vous scotche. Le jeune homme pourrait devenir le symbole du futur cinéma français. Celui où l’arabe n’est ni un objet social d’intégration, ni un antihéros. Le rôle de Malik se situe entre les deux, Audiard s’abstient de la juger. Cette petite frappe un peu rebelle apprend le respect, la soumission et la cruauté. C’est aussi un homme qui peut rester loyal. Et comment ne pas s’attarder sur la prestation hallucinante de Neil Arestrup en parrain corse. L’acteur réussi le tour de force d’être encore meilleur que dans De Battre…. Sommet de férocité féline et d’attaques surprises tel un serpent, le personnage de César reflète la face la plus esclavagiste de l’Homme. Quel meilleur moyen que de donner toute sa force à une fresque humaine aux multiples niveaux d’interprétation que de confier les rôles à des visages presque tous inconnus ?
Mais quelques lignes ne suffiraient pas à résumer toute la profondeur d’Un prophète. La psychologie y est explorée jusque dans le rêve, la parano. Ces scènes montrent toute la torture exercée par l’enfermement, avec en prime une caméra toujours dans l’angle parfait. Un très grand film d’auteur, à coup sûr. Un prophète se digère petit à petit, et comme tous les Audiard, mérite plusieurs visionnages afin d’en savourer toute la profondeur.
Un prophète, de Jacques Audiard, avec Tahar Rahim, Neil Arestrup, Adel Bencherif (Fra., 2h35, 2008)




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