Un "détail" de l'histoire ?

28/12/2002 02:27Jérémie
On voudrait croire que les camps de la mort ont disparu avec la chute du nazisme en 1945, et que le goulag n'est plus qu'un atroce souvenir de l'époque stalinienne. L'exemple de la Corée du Nord, entre autres, montre qu'il n'en est rien. Typo a rencontré Pierre Rigoulot, écrivain, historien, spécialiste des camps de concentration dans le monde et à travers les âges.

Goulag Nord Coréen

En 1953, après la guerre de Corée, Kim II Sung, président du KWP (Parti des Travailleurs Coréens), prend le pouvoir en Corée du Nord. Son programme, d'idéologie communiste, devait apporter à la Corée du Nord prospérité, liberté et bonheur... Au début du troisième millénaire, c'est bien loin d'être le cas. Les Coréens attendent : le grand leader le leur a promis, cela doit arriver !

Une population endoctrinée

Et si les promesses ne se réalisent pas, si les plans du parti sont contrariés, cela ne peut être que "la faute des Américains et des capitalistes". Comment agir ou penser autrement dans ce pays où l'endoctrinement est total et la censure absolue ? Journaux et livres étrangers sont interdits, jugés "malsains" : ils permettraient aux 24 millions de Nord-Coréens de se rendre compte de la duperie ! Ainsi, la population animée par "l'espoir collectif", aveuglée par une propagande pourtant grossière, pense que les difficultés ne sont que passagères. De toutes façons, toute idée hostile au pouvoir, dans ce pays qui se dit démocratique, peut valoir peine de mort ou emprisonnement dans les camps de concentration.

Kang Chol-Hwan a passé dix ans de sa vie dans un des ces camps. Ayant fui son pays natal pour aller rejoindre les "marionnettes des impérialistes américains" (nom que donnent les Coréens du Nord à ceux du Sud) il a raconté son expérience du camp de Yodok dans "les aquariums de Pyongyang", co-écrit avec Pierre Rigoulot. Il raconte comment la disgrâce peut être rapide dans ce pays. Sa famille, d'origine coréenne, avait émigré au Japon mais, croyant au mirage nord-coréen, elle était revenue au pays où le KWP lui avait fait miroiter une grande situation. Ce fut le cas au début, mais quand ils eurent tout donné, les dirigeants trouvèrent un motif pour les envoyer dans un camp de concentration pour y "être remis dans le droit chemin."


Une terreur permanente

Typo : Arrive-t-il souvent que l'Etat nord-coréen envoie des cadres du parti dans ces camps ?
Pierre Rigoulot : "Oui, cela permet au grand leader de prouver sa suprématie. Personne n'est à l'abri. Par ce système, l'Etat assure une terreur permanente."

Typo : Les camps sont-ils la spécificité de la Corée du Nord ?
P. R. : "Tous les pays communistes utilisaient ou utilisent encore les camps, en Corée, mais aussi au Vietnam, à Cuba, en Chine et en URSS. Les goulags faisaient ou font encore partie du paysage. Pas de totalitarisme sans terreur et sans surveillance étatique très forte. Pas de terreur sans camps."

Typo : Dans l'enceinte de ces camps, les gardiens ont perdu toute trace d'humanité. Ils mutilent les femmes enceintes, sous-alimentent les détenus, font faire des travaux forcés aux enfants. Pourquoi tant de haine ?
P.R. "Pour les gardiens, les détenus ne sont pas des êtres humains. Ils sont tout en bas de l'échelle et divisés en deux catégories : d'un côté les récupérables, ceux qui se sont éloignés de la ligne de conduite du parti, et de l'autre les irrécupérables. Ces derniers ne ressortiront jamais du camp. Si les gardiens ont atteint un tel degré de cruauté, c'est qu'ils sont totalement endoctrinés par le parti. Pour eux, les détenus doivent être soumis à l'Etat. De plus, ils sont obligés d'agir ainsi, pour ne pas se retrouver détenus à leur tour."

Impuissance de la communauté internationale

Typo : Pourquoi la communauté internationale ne fait-elle rien ? Pourtant, on sait très bien ce qui se passe là-bas.
P.R. "II n'est pas facile d'intervenir. Le pays possède une armée importante et il est protégé par la Chine, autre régime "communiste". On risquerait un trop grand conflit. Toute action militaire étant impensable, l'ONU se contente d'aider la population à s'alimenter : les deux tiers des besoins alimentaires proviennent de l'aide internationale."

Typo : Comment expliquer cet échec de la politique communiste dans le monde, que ce soit en Corée du Nord, ou dans l'ex URSS ?
P.R. : "En général, cela provient de l'agriculture collectivisée. Les paysans ne se sentent pas concernés par leur travail : à la fin du mois le salaire sera le même, ils préfèrent travailler leur petit lopin de terre, car ça les concerne directement. Pour la Corée du Nord, l'abandon des aides de la Chine et de la Russie a aussi contribué à cet échec : l'économie coréenne en était très dépendante. Mais l'un des facteurs essentiels, c'est l'immobilisme étatique. Kim Jong II, fils et successeur de Kim Il Sung, ne fait rien. En plus, comme tout bon dictateur qui se respecte, il a des lubies coûteuses pour le pays. Ainsi, il voulut construire des terrasses pour cultiver le riz. Mais il avait oublié que la pluie est très forte pendant la mousson. Résultat, tout s'est effondré, quelques personnes sont restées sous la boue. Personne n'avait osé le prévenir de ce risque éventuel : ils avaient bien trop peur de se faire interner dans un des camps de redressement."

Réunification improbable avant longtemps

Typo : On a vu, aux Jeux Olympiques de Sydney, les délégations nord et sud-coréenne défiler sous la même bannière. La réunification serait-elle proche ?
P.R. : "Je ne le pense pas dans la situation actuelle. Les Coréens du Sud auraient beaucoup de difficultés à s'entendre avec leurs voisins du Nord. Le coût de la réunification serait trop lourd pour le Sud. Il faudrait moderniser l'industrie, l'agriculture, les mentalités... Les choses pourraient se faire uniquement par un effondrement interne du système nord-coréen. Une révolution y est impossible pour plusieurs raisons : premièrement, la population est trop encadrée et de ce fait aucune idée étrangère au régime actuel ne peut germer dans son esprit. Deuxièmement, elle est sous-informée. Les seules informations qu'elle connaisse sont celles que le pouvoir lui donne. Donc, les gens sont favorables au régime. S'il y a un changement, ça sera grâce à une révolution de palais."

Typo : Existe-t-il encore des personnes qui se rendent en Corée du Nord pour y vivre ?
P. R. : "Oui, des gens qui ne croient pas aux témoignages des transfuges venus du Nord. Ils pensent que là-bas, ils auront une vie meilleure."

Typo : Que répondriez vous à ceux qui affirment que les camps de concentration ne sont "qu'un détail de l'histoire" ?
P.R. : "C'est une absurdité. Ils n'en valent pas la peine, ces gens ne connaissent rien à l'histoire ! Plus qu'un simple fait de l'histoire, les camps ont malheureusement été très utilisés au vingtième siècle. Etrangement, l'idée en est apparue pour la première fois à une époque où l'on cherchait passionnément la liberté : la Révolution française..."

Pierre Rigoulot a publié "les aquariums de Pyongyang" et "Le Siècle des Camps" aux éditions Robert Lafont. Il a reçu dernièrement le prix Chateaubriand, qui récompense le meilleur ouvrage historique de l'année. Les membres du jury ont salué sa synthèse sur les camps de concentration, étude qui n'avait jamais été faite auparavant
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