Un certain regard

03/01/2006 15:27Alexandre Mathis
Je ne suis pas juif, ni tzigane, et personne de ma famille n'a subi la déportation. Malgré tout, la Shoah m'affecte profondément. Je suis donc parti une première fois avec mon lycée en octobre 2004 à Auschwitz. Sur le chemin s'est ouvert à moi un voyage initiatique de la culture juive et la visite d'un autre camp situé en République Tchèque, Terezin (ou Theresienstadt).

Le terme de choc serait un euphémisme, alors il vaut mieux parler de séisme intérieur pour qualifier une telle expérience. Ce ne sont pas les premières impressions qui créent le traumatisme, mais plutôt la vision du monde qui en découle, la morale que l'on en retient, hantée par les cauchemars d'une horreur pourtant à peine entrevue.
Quelques mois après, le téléphone sonne, on me propose d'y retourner ! Comment appréhender une nouvelle visite ? Serai-je autant bouleversé ou resterai-je de marbre ? Ni l'un, ni l'autre en réalité. Les cheveux, les cellules, les baraques, tout cela, je l'ai déjà vu et pourtant, je ne peux rester insensible. Il faut dire que le contexte est différent : lorsque l'on part avec ses amis, on se soutient, même si l'autre ne dit rien, on se connaît et on se parle. Mais cette fois-ci sans eux, il faut affronter tout cela de front, une nouvelle fois. Tout ce qui est resté enfoui des mois au fond de mon cœur, en espérant comprendre l'incompréhensible, ressurgit brutalement.
Je redoutais particulièrement de retourner dans le bloc de la mort ; c'est en poussant un de mes collègues à l'intérieur que le courage me revint et que je le suivis. Sara, l'ancienne déportée, relatait des faits occultés par l'Histoire, elle décrivait le quotidien, et les précisions historiques de notre spécialiste nous replongeaient un maximum dans le contexte. Je n'oserais pas dire que nous étions revenus au début des années 1940 mais je pense que nous avions atteint le sommet  de l'immersion.
 Ma première visite s'était faite en une seule journée. En quelques heures, il est impossible de tout voir en arrivant à comprendre. Ma seconde visite m'a permis de découvrir le sauna (à Birkenau) mais aussi le pavillon français. J'ai pu également m'arrêter pour ressentir les lieux, interroger d'autres personnes sur leurs impressions et ainsi comparer avec moi. De plus, c'était l'occasion de voir les réactions des autres lorsqu'ils découvraient les preuves de crimes.
Bref, j'ai réussi à m'imprégner réellement  des lieux, ne cherchant plus à découvrir mais à analyser. Je ne comprends plus seulement la déportation, je la ressens au fond de moi, et il n'y a pas de meilleur moyen de grandir que par cela.

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