Un bouquet de fleurs multicolore

21/08/2009 22:42Alexandre MathisLa Réunion

Malbars, Zoreilles, Zarabes : la Réunion réussit un extraordinaire métissage culturel et religieux. Si des difficultés subsistent, l’île apparaît comme un modèle d’intégration réussie et de tolérance.

 

Une femme voilée se balade, sans choquer le Blanc, bien bronzé, qui passe à côté. Au coin d'une rue piétonne de St-Denis, des Chinois, affairés dans leurs restaurants, accueillent des Créoles pour un bon repas. À la télévision comme sur les vieilles affiches électorales décolorées par la pluie, une mixité s’affiche. Ce constat, réaliste, s’explique en grande partie par l’histoire même de la Réunion.

 

Esclavage et exploitation

 

Les zoreyL’île ne fut colonisée par la France qu’au XVIe siècle. Avant, personne, aucun homme ne foulait les lieux. « Quand les Blancs débarquèrent, ils avaient besoin d’esclaves. Les Africains arrivèrent pour exploiter le café puis la canne à sucre », rappelle Georges Thenor, descendant d’une de ces familles esclaves. L’homme, bavard et charmeur, se plaît à raconter l’histoire de son île minutieusement. Il pourrait, presque heure par heure, détailler les luttes pour l’abolition de l’esclavage. « Je suis un pur Cafre, avant même d’être Réunionnais », clame-t-il bien fort. Électricien de profession, Georges est un autodidacte à la soif immense de savoir. Il regarde et analyse la société réunionnaise aussi méticuleusement qu’un sociologue. « Quand je vois un créole, je sais qu’il est issu d’un mélange culturel provenant de son histoire. La Réunion, c’est un bouquet de fleurs multicolore. »

 

Le créole« Quand l’esclavage disparut, les propriétaires terriens durent trouver de la main-d’œuvre pour les champs. C’est ainsi qu’ils proposèrent des contrats aux hindous du sud de l’Inde », continue-t-il. Ces contrats, très durs, devaient permettre aux Indiens de pratiquer librement leur religion. « En fait, pour faire plaisir aux patrons, les travailleurs se soumettaient à la religion catholique. Mais le soir, dans leur maison, ils pratiquaient en cachette l’hindouisme, analyse Véronique Lovelas, guide à la maison Martin Valliamé, symbole du syncrétisme réunionnais. Ils essayaient de ne pas bronzer pour rester au maximum blanc de peau : paraître blanc, ça faisait bien. » Cette situation particulière a encore des conséquences aujourd’hui. À St-André, 75 % des habitants pratiquent l’hindouisme, mais certains de façon quelque peu déformée, en mêlant des croyances chrétiennes notamment. Pour les différencier de leurs homologues d’Inde, attention à leur appellation. Ces hindouistes sont surnommés Malbars, « car ils faisaient escales sur la côte Malabar, entre l’Inde et la Réunion, afin de récupérer des épices, explique Véronique Lovelas. Les habitants d’ici pensaient qu’ils venaient de cette côte. » Leur intégration s’avéra difficile. Les Africains d’origine partis se réfugier dans les montagnes, les Malbars aux champs, les Blancs dans les bureaux, les communautés ne se mélangeaient pas.

 

Zarabes, pas Arabe !

Les musulmansL’immigration musulmane est plus tardive. Une partie vient de Madagascar – plutôt chiite – mais la plupart des fidèles du prophète Mahomet sont originaires de l’actuel Pakistan, en général des sunnites. À tort, les locaux les ont surnommés Zarabes. « Rien de péjoratif, c’est même affectif », assure Idriss Issop-Banian, président du comité inter-religieux de la Réunion. Pas de Maghrébins donc parmi ces « Zarabes ». Une implantation symbolisée par l’édification de la première mosquée de France, à St-Denis, en 1905. Autre présence, au premier abord plus surprenante : les Chinois. Selon Georges Thenor : « Ils ont trouvé le bon filon, ils sont tous dans le commerce. » Très solidaires, ils cotisent à une caisse de solidarité, afin de venir en aide à ceux qui traversent des difficultés. Un peu partout à St-Denis, des échoppes et des restaurants aux noms comme Lang ou Tang foisonnent.

 

Respect mutuel ?

 

Le syncrétisme est né de cette rencontre entre peuples. « L’île est petite et regroupe nombre de populations, nous étions obligés de nous croiser, de nous mélanger, pour notre survie », estime Idriss Issop-Banian. Depuis leur enfance, les Réunionnais s’habituent à fréquenter des individus de diverses origines. « À la sortie de l’école, je jouais au foot avec des Zoreilles (les Blancs, ndlr), des Chinois, des musulmans, se souvient Georges Thenor. Sans concurrence, on s’amusait. » « L’école républicaine a rapproché les communautés », estime Idriss Issop-Banian. Un discours qui pourrait surprendre de la part d’un musulman qui défend par ailleurs l’école coranique. Seulement, le président du comité inter-religieux s’avère être un instituteur de l’enseignement public à la retraite. Quand l’île obtint le statut de département en 1946, la scolarité devint obligatoire. « Cet accès à l’éducation a permis une cohabitation entre ces groupes culturels et religieux avec un respect des croyances des autres, précise-t-il. Les élèves savaient par exemple que les musulmans ne venaient pas le vendredi. » Et quand on l’interroge sur la difficulté d’organiser une semaine de cours avec les absences, il rétorque calmement : « Une fois que vous le savez, vous vous adaptez très vite ». Hormis une ou deux fois avec des témoins de Jéhovah, l’ancien instituteur affirme n’avoir jamais rencontré de problème d’intégration.

Sur un mur de Saint-PierreMais quand il faut accueillir de nouveaux arrivants, le melting pot se grippe. « Comme dans toutes les civilisations, ils sont visés par toutes les critiques s’attriste l’autodidacte Georges. Quand une société ne va pas bien, on cherche le coupable. Actuellement, ce sont les Mahorais et surtout les Comoriens qui cristallisent les rancœurs. » Au détour d’une discussion anodine, dans la rue, le même discours revient régulièrement. Ces immigrés récents piqueraient les logements des Réunionnais et profiteraient du RMI (Revenu minimum d’insertion). Une dame vocifère : « Ils ont oublié l’« I » d’Insertion ! Plutôt que de se fatiguer aux champs, ils préfèrent toucher les aides. Je ne dis pas que le RMI est néfaste, je l’ai déjà touché, mais dès que j’ai eu du travail, j’ai arrêté de le percevoir », avant de lâcher : « non vraiment, il faut ramener ces gens chez eux ! » Un discours populiste en vogue. « Exagéré », selon Georges Thenor. Les emplois dans les champs de canne, en plus d’être pénibles, se révèlent mal payés. « Ce réflexe communautaire est grotesque alors que Mayotte et la Réunion sont tous les deux territoires français », ajoute le Cafre de St-Leu.

 

Le vrai souci se situe ailleurs selon lui. « Le mélange n’est pas total. Les mariages mixtes entre musulmans et autres communautés sont impossibles. » « Tout simplement, car notre religion nous l’interdit, rétorque Mohammad Bhagatte, imam à St-Denis. Pour se marier à un musulman, il faut se convertir. C’est écrit dans le Coran ! » « Ce que je crains le plus, c’est que tous ces flux de populations fassent déborder l’île, redoute Georges. Cet espace d’échange et de savoir-vivre pourrait devenir un enfer si d’autres peuplades venaient à débarquer ici. Pas par rancœur de l’étranger, juste parce que l’île est petite ! »

 

Le tamoulEn homme de paix à l’optimisme débordant, Idriss Issop-Banian minimise les tensions entre communautés : « Dans toute société, il y a des frictions. Nous travaillons avec l’évêque Aubry, avec les dignitaires religieux musulmans, juifs, hindous, bouddhistes au rapprochement des communautés. » Le comité inter-religieux favorise le dialogue, invite des dignitaires religieux d’autres pays comme l’Algérie ou l’Inde. Pour les 60 ans de la libération des camps de concentration nazis, tout comme ses confrères, Idriss Issop-Banian a participé aux commémorations. « Ça n’a rien d’intéressé. Au contraire pour moi, c’était un grand honneur. Cela ne m’empêche pas, en tant que musulman et humaniste, de déplorer ce qui se passe entre Israéliens et Palestiniens. » Plus étonnant peut-être, le comité a commémoré les cent ans de la loi de séparation des Églises et de l’État. « Elle a mis fin à la domination catholique sur l’éducation », justifie Idriss Issop-Banian.

 

Symbole de cette symbiose, les membres se regroupent dès qu’un événement important a lieu (mort de Jean-Paul II, crash d’un avion) autour de la stèle des Droits de l’homme des Champs-fleuris, à St-Denis. « Sur place, nous entonnons chacun une prière de notre confession, puis tous ensemble, une prière commune. Celle-ci a été écrite à l’initiative de notre association. » Une sorte d’hymne « transreligieux » et multiethnique, miroir de la foi réunionnaise.

 

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