Tradition-mutilation
06/05/2004 10:29Hélène Marget et Nicolas BarriquandTypo Mali
93% des Maliennes seraient excisées, selon une étude publiée en 2000 par le site web Fraternet, qui héberge de nombreuses associations humanitaires. Cette tradition controversée se pratique depuis des siècles et à grande échelle, touchant la presque totalité des communautés du pays. Face à un sujet qui reste tabou, des associations se sont créées, au Mali et ailleurs, pour l'abandon de cette mutilation et le changement des mentalités.
Pratiquée sept jours après le baptême, c'est à dire 8 ou 15 jours après la naissance, entre 7 et 13 ans ou à un âge plus avancé, l'excision est imposée à la majorité des jeunes filles maliennes. Cette tradition correspond à l'ablation du clitoris, enlevant ainsi à la femme la majeure partie du plaisir sexuel. Dans les cas les plus extrêmes, les filles subissent l'infibulation correspondant à une ablation du clitoris, des petites et grandes lèvres et un assemblage des deux côtés du sexe par une couture. La justification la plus répandue est l'idée qu'une femme excisée sera fidèle à son mari car elle n'ira pas chercher ailleurs un plaisir qu'elle ne peut avoir.
L'excision admet par ailleurs une explication “mythologique”. Dieu, appelé Amma, voulant féconder la Terre par l'intermédiaire d'une fourmilière, représentant le vagin, vit se dresser face à lui une termitière, le clitoris. Il rasa alors cette excroissance pour s'accoupler sans gêne avec la Terre.
« Avec l'excision on retire à la femme sa part de masculinité », explique Zéléba Dobia Doumbia, exciseuse à Dossola, un village de brousse à trois heures de Bamako. « Tout comme la circoncision enlève la part de féminité de l'homme. » Dans la région de Bamako, on associe volontiers cette coutume à l'islam, qui prônerait la domination de la femme. « Mais cette idée est fausse » , assure Kadidia Sidibé, présidente et fondatrice de l'association malienne pour le suivi et l'orientation des pratiques traditionnelles (AMSOPT). « L'excision se pratiquait avant la généralisation de l'islam, et certaines communautés comme les Dogons, restés animistes, la pratiquent. » Par ailleurs les peuples du Nord d'origine berbère, comme les Touaregs, premiers musulmans du Mali, ne sont pas adeptes de l'excision. « C'est un rite culturel et non religieux », selon Mme Sidibé.
Dans la plupart des cas, l'ablation s'effectue sans hygiène, au fond d'une bergerie avec un couteau rouillé. « Parfois, les exciseuses s'y reprennent jusqu'à quatre fois, provoquant une hémorragie fatale », relate la présidente de l'AMSOPT. Dans les villages, la tradition exige que l'excision soit effectuée par les femmes des forgerons, leur mari fabriquant le couteau. Il n'y a « rien à expliquer », d'après l'exciseuse de Dossola : « c'est la tradition ». Il est d'ailleurs assez dur, et toujours tabou, de parler de ce sujet avec les Maliennes.
L'exciseuse du village passe parfois outre le refus de la famille de la fille, prenant par surprise l'enfant en l'absence des parents. « J'ai connu un couple de Maliens établis au Canada, venus passer leurs vacances dans leur village natal avec leur fille », confie Mme Sidibé. « Pendant que le père assistait à une cérémonie, la grand-mère prit l'enfant à part pour la faire exciser. Les choses se sont mal passées et la fillette est morte des suites d'une hémorragie. Le père essaya de porter plainte, mais au commissariat le fonctionnaire refusa, arguant que l'on ne porte pas plainte contre sa propre famille ». D'ailleurs, les exciseuses ne sont, selon elle, jamais inquiétées pour leurs actes, car si hémorragie il y a, c'est la faute du « mauvais œil ». « C'est un assassinat qui ne dit pas son nom », estime la militante.
Pour faire évoluer les mentalités, une myriade d'associations se mobilise, avec le soutien prudent du gouvernement qui ne s'est toutefois pas engagé pour une loi d'interdiction. L'AMSOPT met par exemple sur pied des missions de trois ans dans les villages maliens. « Nous commençons par expliquer aux femmes ce qu'est le clitoris », souligne Mme Sidibé. En découvrant leur corps, les femmes prennent conscience qu'il leur manque quelque chose. Ensuite, les animatrices de l'AMSOPT, à l'aide de mannequins, exposent les conséquences de la mutilation sur les menstruations, l'acte sexuel ou l'accouchement.
En comprenant les conséquences de la tradition, les femmes en viennent petit à petit à la remettre en cause. « Quand un village décide de l'abandonner, nous devons absolument rester présents : il faut conforter les gens dans leur décision. Des siècles de tradition ne s'effacent pas en trois ans », ajoute Mme Sidibé.
Et la présidente de l'AMSOPT de conclure : « il n'y a aucune culture qui ne soit changeable, si la tradition décrète que l'homme n'est pas parfait, sa culture ne l'est pas non plus ».
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