Souffle de liberté

28/12/2002 02:27Eddy Petit
Professeur de français et poète à ses heures, Tran Nhu Canh a toujours mis sa plume au service de sa passion, la liberté. Une liberté que le vieil homme entend défendre avec des mots, plutôt qu’avec des armes, en plaçant ceux qui la répriment face à leurs contradictions...

«L’ouverture du pays dans les années 1990, c'est trop bien !» se réjouit l’oncle Canh. Internet aussi «c’est trop bien», et ses 80 ans ne l’empêchent pas de consulter régulièrement son e-mail. «Internet accélère les choses. Il devient difficile de mentir quand l'information se répand» , observe le philosophe.

«Lentement mais sûrement» , ainsi va le chemin de la liberté au Vietnam d’après ce petit bonhomme souriant, qui se rappelle l’époque pas si lointaine où il n'aurait pas pu parler à un étranger sans recevoir la visite d'un agent de Sécurité. En 1945, l'oncle Canh acclame la Révolution et devient résistant, tout en travaillant dans l’enseignement. Féru de culture française, il adore « Liberté, Egalité, Fraternité », mais abhorre les mots «colonialisme» et «dictature».

«Les sages, qui dénoncent le mensonge, ont toujours été un obstacle pour les dirigeants qui veulent fouler aux pieds la vérité . » Ce discours, M. Canh le tient encore aujourd’hui, ce qui, il le sait, pourrait lui «créer des gênes», car  «ceux qui ne savent pas mentir vivent péniblement.» Pourtant après la réunification du pays en 1975, il n’a pas hésité à dire ouvertement qu’au Vietnam il n’y a ni liberté, ni égalité. «Je ne sais pas flatter» , s’excuse-t-il. Ses amis lui ont reproché de lutter sans relâche… contre les Français, contre les Américains puis contre les révolutionnaires. Et lui de répondre : «Je ne lutte contre personne. Je lutte contre l’injustice.»

M. Canh n’est pas marxiste, mais il pense connaître la pensée de Marx bien mieux que certains de ceux qui s’en réclament. D’après lui, les communistes qui n’acceptent pas la critique détournent les idées du penseur allemand. Marx, ironise-t-il, n’aurait pas cautionné le culte voué aux leaders, même aux grands leaders. «Le communisme ne trouve pas sa force dans un seul homme, mais dans un peuple tout entier. Le culte de la personnalité n'est donc pas une bonne chose. Ce n'est pas moi qui l'ai dit, c'est Marx.»
Si Tran Nhu Canh n’a jamais été inquiété, c’est parce qu’il agit sans violence et dans le cadre de la loi. Cependant il reconnaît que lorsque la force est appliquée au détriment de la loi, cette lutte est vouée à l’échec. Il convient alors de se tourner vers d’autres aides, par exemple des organisations internationales qui luttent contre les détentions arbitraires.

«On peut écrire ce qu’on veut mais les journaux n'acceptent pas la publication» confie le vieux professeur, pas défaitiste pour autant. Il aime particulièrement cette citation d'un écrivain français, dont le nom lui échappe : «Dire la vérité, toute la vérité, mais obliquement.»
Lui s’exprime avec des poèmes, qu’il écrit en français car «la culture française est inséparable de l’humanisme, et la poésie se prête à merveille à la présentation des réalités quotidiennes d’un peuple, de ses souffrances ou de ses espoirs. Les poèmes sont une sorte de miroir de la société.»

Le poète rêve et se persuade que d’autres pensent comme lui, que certains cadres ne peuvent pas encore dire ce qu'ils pensent vraiment. Le sourire allant de pair avec l’optimisme, Tran Nhu Canh déclare solennellement : «La liberté existe, mais en état d'attente. La marche de l'Histoire est indomptable» avant de terminer en s'esclaffant : «Les savants délogent en silence les usurpateurs… d’un pas lent mais sûr, nous sortons des ténèbres.»

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