Sorour Kasmaï : « Le roman est un être vivant »

02/06/2008 08:12Harjeet JHANS

L’écrivaine franco-iranienne est en pleine écriture de son prochain roman. Elle a été attirée en Inde par son personnage principal jusqu’ici invisible. La Parisienne nous entraîne dans son univers d’écriture et nous dévoile sa vision du métier d’écrivain.

Sorour KasmaïSorour Kasmaï est née en 1962 à Téhéran. Son père travaillait pour un journal en français. Bien après la fuite de ses parents d’Iran, elle fuit à son tour sa ville natale à 21 ans avec sa sœur. Arrivée en France, l’auteur s’intéresse aux théâtres français et russe pour oublier son passé.

 

Mais l’auteur bilingue reste attachée à ses racines persanes. En 2002, elle publie son premier roman Cimetière de verre en persan et en français. Puis Dans la vallée des aigles en 2006, un récit de sa belle échappée d’Iran. Aujourd’hui elle dirige la collection Horizons persans chez Actes Sud.

 

Typo Bombay. Comment choisissez-vous les personnages de vos romans ?

Sorour Kasmaï. Je ne choisis pas mes personnages. L’auteur c’est comme un chef de gare : les trains arrivent et ce sont les voyageurs qui choisissent dans quelle gare descendre. S’ils descendent chez moi, dans ma gare, tant mieux pour moi et chaque fois c’est une surprise. Le chef de gare ne connaît pas ce voyageur sauf parfois, quand ils n’ont pas billets et qu’ils viennent lui demander une information. C’est là que commence l’histoire. Je pense que le roman n’est pas comme une nouvelle ou un conte où l’auteur choisit quelle histoire il va raconter, et avec quels personnages. Le roman n’est pas une simple histoire, c’est un être vivant, un organisme avec son énergie propre. C’est lui qui vous tire. Parfois j’ai des personnages qui viennent, s’imposent et racontent.

 

T.B. Quel est le thème de votre roman actuel ?

S.K. C’est une histoire sur l’apocalypse, un thème très répandu en Iran. Dans mon roman, la fin des temps va arriver, et le paradis succédera au grand chaos. Je suis partie de ce thème et petit à petit les personnages ont construit leur histoire. Le personnage principal nous emmène au présent par les conséquences de ses actes. On parle de lui comme malfaiteur, mais on ne le voit jamais directement, on ne sait pas quel âge il a, ni à quoi il ressemble. Pendant longtemps j’ai décidé de ne pas m’occuper de lui.

Mais au chapitre trois, on apprend qu’il est parti en Inde chercher la spiritualité pendant trois ans. Je ne sais pas ce qui s’est passé quand il est venu en Inde. Je sais seulement que quand il est revenu, il a fait des choses épouvantables. Qu’a-t-il vécu là-bas ? Que s’est-il passé ? La question devenait de plus en plus insistante et je ne pouvais pas inventer la réponse. C’est pour cela que je suis venue en Inde, mon personnage m’a attiré ici.

 

T.B. Qu’avez-vous pensé de votre voyage en Inde ?

S.K. C’était un grand rêve pour moi parce qu’en tant qu’Iranienne je suis Indo-européenne, donc je me sens très proche ethniquement des Indiens. Mais aussi parce que je me suis intéressée à la mythologie très jeune. En Iran, notre mythologie est très proche de l’hindouisme. Par exemple, nous avons Jam, le roi de terre, qui correspond à Yama, le dieu de l’enfer dans les Vedas indiens. Cette opposition entre la mythologie iranienne et indienne m’a toujours fasciné, je trouve qu’il y a une sorte de dialogue.

J’ai aussi étudié la communauté zoroastrienne, très présente ici. J’ai passé douze jours à visiter Bombay toute seule et je suis très contente du résultat parce que j’ai fait des rencontres très enrichissantes avec différents Paris. Des intellectuels, un prêtre, des artistes, des commerçants, des jeunes filles… m’ont accueilli à bras ouverts.

 

T.B. Quel conseil donneriez-vous à un lycéen qui veut devenir écrivain ? 

S.K. C’est le seul métier pour lequel il n’y a ni école ni maître. Ce n’est pas comme devenir l’informaticien. Il faut avoir la vocation et quand on a la vocation, on a besoin d’écrire. Il faut se lancer, il n’y a pas de mode d’emploi ! Pour écrire, apprenez bien toutes les langues que vous parlez, dans lesquelles vous pouvez écrire. Si vous apprenez français au lycée, l’apprenez le bien car la langue est le seul outil de l’écrivain.

 

T.B. Écrivez-vous vous-même dans plusieurs langues ?

S.K. J’ai appris le français à l’école franco persane de Téhéran de l’âge de cinq ans. Ma langue maternelle est le persan et ma langue paternelle, le français. La dernière donne une nouvelle dimension à mon écriture. J’écris en persan parce que mes personnages sont Iraniens et leur histoire se passe en Iran, mais ça n’est que la première étape. Ensuite je réécris (je ne traduis pas) tout en français. Par exemple, lorsque j’ai réécrit mon premier roman Cimetière de verre en français, j’ai fait beaucoup de changements. Enfin, je rapproche les deux versions.

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