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"Roumains : fiers sans être imbus d'eux-mêmes..."
28/12/2002 02:27
Six ans après sa première venue un français témoigne
Claudiu Balint, rédacteur en chef TireLire: Par rapport à votre précédente visite, comment trouvez-vous la ville, les gens?Arnaud Bouvier, jeune journaliste professionnel, fondateur de Typo et conseiller durant le voyage en Roumanie: "Les Roumains me semblent toujours aussi chaleureux et accueillants, et de plus ceux que je rencontre ont une connaissance de la culture française toujours très impressionnante. De ce côté-là je ne suis pas surpris!
Timisoara a été un peu rénovée: les façades, les chaussées, les infrastructures de transport ont désormais un aspect plus moderne. L'éclairage nocturne de la cathédrale orthodoxe est une réussite et il est devenu très agréable de faire une balade nocturne en ville. Peut-être plus que la dernière fois, j'ai l'impression que Timisoara est une ville agréable à vivre, cependant j'ai trouvé que depuis cinq ans les rénovations n'ont pas été très nombreuses, je m'attendais à un peu plus de changement."
C.B.: Quelle est votre opinion sur l'intégration de la Roumanie dans l'UE et l'OTAN?
A.B.: "Pour ce qui est de l'OTAN, je ne suis pas très au fait de la situation de l'armée roumaine et de ses équipements, mais a priori, je ne vois pas pourquoi votre pays ne pourrait pas rejoindre très rapidement l'Alliance. La vraie question concerne en fait le soutien de l'opinion publique aux actions de l'OTAN: la Roumanie aurait-elle pu s'engager dans les bombardements sur Belgrade, en 1999, pour mettre fin au régime Milosevic?
Quant à l'intégration dans l'UE, il est évident que le chemin sera encore long, ne serait-ce qu'en raison des différences de salaire. Sur le plan économique, l'UE est un seul et même pays, où les marchandises, mais aussi les travailleurs, peuvent circuler librement.
Il n'est donc guère envisageable d'intégrer la Roumanie à l'Union tant que le salaire minimal est dix fois inférieur. Et puis il semble qu'il reste quelques points à éclaircir sur le plan des libertés individuelles, notamment sur la protection des minorités et de l'homosexualité. Le fait que le parti d'extrême droite România Mare soit parvenu au second tour des dernières élections a également un peu fait peur à l'Europe, mais ce problème là sera sans doute rapidement résolu. Bref, d'ici dix ans, j'espère que vous nous rejoindrez, et peut-être même que vous adopterez l'euro."
C.B.: Les Roumains ont toujours l'obligation de demander un visa pour accéder au territoire de l'Union, alors que les Bulgares, depuis peu, en sont dispensés. Qu'en pensez-vous?
A.B.: "Dans la mesure où il s'agit de visas de tourisme, et non pas de travail, je ne vois pas pourquoi on devrait craindre une arrivée massive de travailleurs immigrés, et donc je pense que la liberté de circuler devrait être octroyée aux Roumains.
En attendant, je trouve absurde que vous ne puissiez pas demander votre visa au consulat d'Allemagne, par exemple, alors que l'Allemagne, comme la France, est membre de l'espace Schengen."
C.B.: En comparaison avec d'autres pays, qu'est-ce qui manque à la Roumanie pour être admise dans l'UE?
A.B.: "Probablement la Roumanie avait-elle dès 1989 un retard économique plus marqué vis-à-vis de l'Ouest que ses voisins de l'ancien bloc soviétique, et ce retard perdure aujourd'hui. Cette différence a sans doute été accentuée par la concentration des investissements occidentaux en Pologne, en Hongrie et en République tchèque plus qu'en Roumanie.
Quoi qu'il en soit, la candidature de la Roumanie doit être traitée comme celle des autres pays candidats. Son intégration se fera uniquement après la réduction de la corruption et de la bureucratie. Le pays devra également connaître une croissance économique continue pendant plusieurs années."
C.B.: Quelle est l'image de la Roumanie dans les médias français et européens?
A.B.: "Pour être honnête, il faut avouer qu'on ne parle pas souvent de votre pays chez nous. Je crois que lorsqu'on dit "Roumanie", les gens pensent à un pays pauvre, ravagé par une longue dictature. Ils pensent aux Dacias, à l'image du couple Ceausescu fusillé le matin de Noël 89, à une économie en transition dont les difficultés sont parmi les plus importantes à l'Est. Ils pensent à des paysages de campagne, aux Carpates, à la tradition des oeufs de Pâques décorés, et aussi, c'est vrai, à la francophonie: les Français savent, en général, que leur langue est très utilisée en Roumanie."
C.B.: Croyez-vous que la religion joue un rôle dans l'enrichissement de la vie spirituelle d'un pays, et à cet égard pouvez-vous faire un parallèle entre la manière dont on vit sa foi en France et en Roumanie?
A.B.: "Je comprends qu'après quarante ans de communisme les Roumains soient heureux de pouvoir se tourner à nouveau vers la religion en totale liberté. Cela leur est sans doute d'un grand secours pour faire face aux difficultés de cette transition. Le revers du capitalisme, est souvent, malheureusement, l'individualisme. C'est pourquoi je pense que la spiritualité peut aider les Roumains à rester solidaires.
Toutefois, étant convaincu de l'importance de la laïcité, je pense que la religion ne devrait pas être enseignée à l'école publique, à moins que toutes soient évoquées. La foi relève de la liberté individuelle. L'Etat, par l'intermédiaire de l'école, n'a pas à s'en mêler: il doit uniquement veiller à ce que chacun puisse pratiquer sa foi en toute liberté et donner à ses enfants l'éducation religieuse de son choix.
Par ailleurs, je suis toujours méfiant lorsqu'une Eglise officielle acquiert une place trop importante aux côtés de l'Etat, ce qui est trop souvent le cas dans les pays orthodoxes.
Par exemple, en Grèce, un pays pourtant membre de l'Union Européenne, l'Eglise orthodoxe fait pression pour maintenir la mention de la religion sur les cartes d'identité, ce qui n'est pas digne d'un pays moderne et démocratique. En Serbie, elle a longtemps soutenu la dictature nationaliste de Milosevic. Elle a appuyé Eltsine puis Poutine dans leurs atrocités en Tchétchènie."
C.B.: Que pensez-vous des jeunes Roumains? Ont-ils quelque chose de plus ou de moins que les jeunes Français ou les autres Européens?
A.B.: "La jeunesse que j'ai rencontrée ici me semble totalement semblable à celle que j'ai pu voir en France, en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Elle aime le foot, la musique, les bars, le bowling, le ciné... comme partout! Mais les jeunes Roumains ont probablement une qualité que nous n'avons pas: ils sont débrouillards et ont l'esprit d'entreprise car ils savent que leur pays a un grand potentiel de développement."
C.B.: En guise de conclusion quels conseils voudriez-vous donner aux jeunes de Roumanie?
A.B.: "Des conseils, c'est un bien grand mot... Je ne vois pas de quel droit je leur donnerais des conseils. Je leur dirais de rester comme ils sont: fiers de leur pays sans être imbus d'eux-mêmes, ouverts sur l'extérieur sans considérer l'étranger comme un eldorado, conscients des difficultés de la Roumanie mais désireux d'agir pour la faire se relever et avancer."
Propos recueillis par Claudiu Balint
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