Rencontre avec Christophe Barbier, directeur-adjoint de la rédaction de «L'Express»

28/12/2002 02:26Propos recueillis par Jack
C’est avec la rencontre de Christophe Barbier, directeur-adjoint de la rédaction du journal L’Express, que s’est achevée la douzième «Semaine de la Presse à l’Ecole» au lycée Lavoisier du Creusot.

Typo : Quel a été votre parcours professionnel ?

Christophe Barbier : «J'ai suivi des études littéraires en Cagne, puis Normale sup. Pendant Normale sup j'ai fait une école de journalisme avec une formation qui mélangeait des futurs journalistes et des futurs gestionnaires de médias. A la sortie, j'ai travaillé à Europe 1, puis au journal Le Point pendant cinq ans. Je suis retourné à Europe 1 pour un an et j’ai ensuite intégré la rédaction en chef de L'Express.»

Typo  : Quels sont vos rôles et vos fonctions en tant que rédacteur en chef de l'Express ?

C.B. : «Je travaille à la direction adjointe de la rédaction. Je m'occupe de la politique, de la justice et de la culture pour la rubrique «France».

Typo : Quelles relations entretenez-vous avec les autres journaux ?

C.B. : «Elles sont bonnes, mais ça dépend bien-sûr des journaux. Il y a certains avec lesquels nous ne sommes pas concurrents, comme les quotidiens. Nous sommes en concurrence avec trois autres journaux : Le Nouvel Observateur, Le Point et Marianne. Marianne sort le lundi, ce n'est donc pas vraiment un problème (ndlr : L’Express est distribué le jeudi), mais Le Point sort le vendredi et de plus en plus fréquemment le jeudi. Le Nouvel Obs’ sort le jeudi donc, avec ce titre, ce n'est pas de la concurrence, c'est la guerre ! On n'en est pas encore à faire de l'espionnage mais si on a une info, on s'en sert sans la divulguer préalablement et toutes les semaines on essaye de faire mieux qu'eux.»
 
Typo : Quel type de lectorat avez-vous ?

C.B. : «En terme d'âge, le point fort, ce qu'on appelle la directive, c'est les trente-cinq quarante-neuf ans. Mais on a considérablement rajeuni notre lectorat, car le drame pour un journal c'est de vieillir avec ses lecteurs. On a aussi essayé de le féminiser, nous sommes passés de 60% d'hommes et de 40% de femmes pour arriver à 52 et 48 %.»

Typo : Subissez-vous des influences politiques ?

C.B. : «Vous avez un journal de gauche, Le Nouvel Obs, et puis vous avez un hebdomadaire de droite affiché, c'est Le Point. L'Express n'est ni l'un ni l'autre. On a tapé très fort sur Alain Juppé car on était en total désaccord avec sa politique. On tape encore plus fort sur Lionel Jospin mais pas sur tout. Pour les trente-cinq heures, par exemple, on était partagés, la parité hommes-femmes on était pour, mais la Corse, on est le seul journal à être contre et à le dire. En juillet 2000, vous avez les accords de Matignon sur la Corse, toute la presse les encense. Nous, on trouve la politique de Jospin sur la Corse mauvaise et on argumente. On détermine par dossier, on n'est ni de droite ni de gauche.»

Typo : Subissez-vous d'autres types d'influences ?

C.B. : «Les seules influences que nous pouvons subir sont économiques. Elles sont de deux natures. Par rapport à nos actionnaires : L'Express appartient à un groupe qui s'appelle Vivendi, qui a racheté Universal parce qu'il faisait du cinéma. Il nous arrive de faire des articles sur les films Universal. Si on ne les aime pas, on en dit du mal, ce n'est pas très grave. Mais si on fait un article sur la politique de Jean-Marie Messier, sur le rachat des télévisions ou sur la vente de tel ou tel secteur, cela peut-être problématique. On va donc réfléchir davantage, il faut faire attention car ça peut être interprété doublement. On fait un article où l’on dit que c'est bien, on peut croire que c'est parce que c'est notre patron et que l’on ne peut pas en dire du mal. Si l’on fait un article où l’on dit que c'est mal, alors on peut penser que l'on veut juste montrer nos muscles. Donc on s'interroge, et quand on met Vivendi dans un article, on met toujours entre parenthèse «propriétaire de L'Express», comme ça, le lecteur est informé et peut se faire son opinion. La deuxième influence dépend de notre rapport avec nos annonceurs. Si on écrit un article sur Peugeot, c'est vrai que c'est une page du pub. Et s'il y a du mal à dire, on le dira, mais on vérifiera peut-être avec plus d'attention qu'un autre article.»

Typo : (Justement) quel est le poids de la pub ?

C.B. : «C'est très important. Un journal est vendu deux fois : au lecteur et aux publicitaires. Ce sont nos partenaires. Ils ne nous dictent rien, mais parfois ils nous proposent. Il peut y avoir un rapport de force : un annonceur peut essayer de nous empêcher de dire quelque chose en nous menaçant de ne plus passer de pub dans le journal. Mais on résiste. La pub, oui, mais pas à n'importe quel prix.»

Typo : Avez-vous eu des ennuis par rapport à un article publié ?

C.B. : «Oui, mais il n'y a pas une semaine sans qu'il y ait un droit de réponse. Le droit de réponse est un droit inaliénable. Si votre nom est dans un article, vous pouvez exiger un rectificatif la semaine d'après, au même endroit. Si j'ai fait un article pour dire que vous êtes formidable, vous avez le droit de me faire un droit de réponse pour me dire «non, non, je suis génial.» Je ne peux pas vous le refuser. Il y en a que l'on accepte pas : les sectes, par exemple, on refuse. On préfère payer une amende. On est rarement condamné pour des erreurs, c'est souvent pour des informations qui sont vraies et qui portent préjudice à quelqu'un.»

Typo : Que pensez-vous que la liberté d'expression ?

C.B. : « Elle est contrôlée. Le droit de la presse est un droit très dur. On doit prouver tout ce que l'on dit, mais même parfois, quand le fait est avéré, qu'il est prouvé, il arrive que l'on ne puisse plus le rappeler. Par exemple, quelqu'un qui a commis un délit et qui a été amnistié, on ne peut plus citer les faits, le délit n'existe plus, on ne peut plus en parler. Il y a des règles qui sont en effet à la limite de la liberté de la presse. L'année dernière, il y a eu un gros bras de fer avec la ministre de la justice, Elisabeth Guigou, qui voulait interdire que l'on montre des personnes privées dans des circonstances dramatiques. Par exemple, elle voulait interdire les photos des attentats comme celles du R.E.R. Saint-Michel. Pour nous, c'était de l'information et on y avait droit. Mais ce qui est très pervers, c'était que si vous mettiez des photos de gens massacrés au Rwanda, alors là, pas de problème : vous ne risquiez rien. Ca veut dire quoi ? Qu'un mort au Rwanda a plus de valeur qu'un mort en France ? Reste à savoir où est la frontière entre la liberté de la presse et la liberté de l'individu.»

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