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Qui a peur du Grand Diab ?
13/08/2009 13:02Noémie Debot-DucloyerLa Réunion
Contes, poésie et légendes hantent la Réunion. À l’heure où les enfants passent beaucoup de temps devant un écran, des artistes de l’île essayent de réhabiliter la langue orale.
Quelles histoires racontent les conteurs de La Réunion ? Gare au Grand méchant loup entendrait-on en métropole. À St-Denis ça serait plutôt gare à Gran Diab, le méchant local, connu pour manger les enfants. « Mais le gros se fait toujours rouler par le petit », raconte avec un brin de malice, Jean-Bernard Ifanohiza, conteur. Le petit, c’est Tizan ou Petit-Jean. « À travers ce personnage, on rappelle aux adultes qu’il ne faut pas perdre son enfant intérieur », décrypte Ketty Lisador, conteuse de 54 ans. Tizan invente toujours des stratagèmes pour s’en sortir face aux adultes notamment avec Granmèr Kal (prononcer « grand-mère kalle »). Cette vieille femme est un des mythes fondateurs de l’île. Selon certains, elle habiterait sur le volcan considéré comme la terre brûlée des sorciers. Pour d’autres, elle vivrait dans les hauteurs de l’île. Avec ces personnages ancestraux, le conte renvoie souvent à la période esclavagiste de la Réunion. « Pendant 400 ans, nous n’en avons pas parlé, la souffrance de l’esclavage est loin d’être évacuée », commente Christine Langot, conteuse et présidente de l’association Koze Conte regroupant 28 conteurs de la Réunion. « Les héros des marronnages (les esclaves en fuite) sont très importants, ils ont eu le courage d’aller dans les montagnes. Ces contes donnent la force aux adolescents d’affronter la société », développe avec émotion Jean-Bernard Ifanohiza, lui-même descendant d’esclaves.
« Un art perdu » ?
Pourtant, la tradition orale du conte a failli se perdre. Selon le foonkèseur (poète) Teddy Iafare Gangama, son île est passée d’une société orale à une société de consommation au moment de la départementalisation, en 1946. « Tout ce qui venait de métropole était mis en avant », précise-t-il. Le fonkèr, poésie sonore plus diffusée à l’oral qu’à l’écrit, signifie « qui vient du fond du cœur ». Pour cet artiste, c’est « un art perdu » qu’il essaye de remettre au goût du jour avec d’autres foonkèseurs de sa génération (27-35 ans). Ketty Lisador déplore également la perte de la tradition orale depuis 20 ou 30 ans : « En 1966, est arrivée la télé, finis les contes. On ne faisait plus de soirées en famille pendant lesquelles les oncles nous racontaient des histoires. Ça m’a manqué, c’est pour cela que j’ai voulu devenir conteuse ». Aujourd’hui encore, elle ne cesse de raconter des histoires aux petits, mais aussi aux adultes. « Le conte c’est comme la construction de la société à la Réunion, précise Teddy Gangama. Il est créolisé dans un ensemble qui nous renvoie en Inde, à Madagascar, en Asie et en Europe. Quand tu manges dans un plat sur l’île, il y a toujours quelque chose qui vient d’ici ou là. Pour le conte c’est pareil, c’est le mélange de tout ça dans un lieu unique. »
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