« Prendre de la distance vis à vis de l’information »

10/03/2003 07:24Marie-Emilie Catier, Aude Boiley, Nicolas Barriquand
Patrick Poivre tient les rênes du JT le plus regardé de France depuis bientôt 16 ans. A l’heure où l’information est plus que jamais un véritable pouvoir et un enjeu politique , le présentateur-vedette nous livre son point de vue sur l’évolution de l’information, ses nouvelles formes, sur son métier et enfin sur le traitement médiatique qui sera fait en cas de conflit dans le Golfe.

Typo : Nous voudrions parler de la formation de journaliste. Quel est votre point de vue sur les écoles de journalisme ?

PPDA : Je ne suis pas persuadé qu’il soit indispensable d’en faire une, je ne suis pas personnellement emballé. J’ai fait un peu tout, droit, science po, CFJ, langues orientales … et ce n’est pas en école de journalisme que j’ai le plus appris mais bon je vois qu’aujourd’hui c’est une facilité pour pouvoir rentrer dans une rédaction.

Typo: Et au sujet de la polémique autour du livre « les petits soldats du journalisme » d’un ancien du CFJ, quel avis avez-vous ?

PPDA : Je suis assez d’accord avec l’idée générale, oui. C’est un peu l’école du conformisme, du formatage en tout cas. On y apprend un savoir-faire incontestablement mais tout le monde se ressemble et au fond tout le monde a envie que tout le monde se ressemble, tout le monde lit les même journaux, partage les même idées donc évidemment va véhiculer ces mêmes idées. A science po, j’ai appris beaucoup plus, ce fut un élargissement du spectre et politique et sociologique. J’avais bien aimé.

Typo : Comment gérez-vous l’émergence de cette nouvelle concurrence que sont les chaînes d’information en continu et  l’info sur Internet ?

PPDA : Internet n’est pas vraiment un concurrent et ne nous a jamais vraiment fourni d’information. Internet nous sert surtout comme moyen de communication ou de recherche comme à tous, mais pas du tout comme source d’information, pas pour l’instant.

Typo : Vous voulez dire que ce n’est pas un concurrent sérieux ?

PPDA : Non. Justement le mot sérieux est important, on a du mal a vérifier la véracité de ce qui circule sur le net. Quant aux chaînes d’info continu, elles n’ont pas changé notre traitement de l’info. Il se trouve que nous, TF1, nous sommes dans une situation assez facile puisque nous avons les deux, TF1 la maison mère et LCI. Ca change pour les reporters, qui en plus du  20h et du 13h ont à assurer un certains nombre de duplex pour LCI et cela constitue pour eux une source supplémentaire de diffusion.

Typo : Quelle évolution voyez-vous sur le traitement de l’info, on parle de désinformation, de mésinformation ?

PPDA : On l’a toujours dit. On parle aujourd’hui peut être plus de surinformation, de ce point de vue on a pas tout à fait tort, dans la mesure où en effet il y a beaucoup plus de source d’information, beaucoup plus de chaînes qu’avant. Il y a à peine 15 ans, il y avait une seule et même source d’information qui s’appelait la télévision publique, l’Etat. L’arrivée de la 5 dans un premier temps, de Canal +, la privatisation de TF1, le démarrage de M6, plus les chaînes du câble … on y a gagné en pluralisme, en revanche peut-être qu’il y a trop d’information, peut-être, mais je préfère trop d’information à pas assez d’information.

Typo : Quels changements notables suite à la privatisation de TF1 ? Quelles différences entre chaîne privée et chaîne publique ?

PPDA : Pour moi qui ait connu les deux ( ndlr : présentateur de 1976 à 83 sur Antenne 2 et présentateur sur TF1 depuis 1987 ) , je préfère largement le système actuel de liberté totale, on est beaucoup plus à l’aise, beaucoup plus tranquille quelque soit les gouvernements, les présidents … et j’en passe, on ne dépend plus d’eux ce qui est très important. Alors que je voit régulièrement que les mouvements chez nos concurrents, la 2, la 3, ont toujours un rapport de loin ou de près avec la politique.

Typo : On peut parler de Spoil System ( ndlr : pouvoir de licenciement et de nomination en fonction du pouvoir politique ) ?

PPDA : Pas loin de ça, le spoil system est un grand mot. Mais on peut dire que ce n’est jamais par hasard que les choses se font. On sait très bien que mon ex-concurrent direct de la 2, Claude Sérillon, est parti juste après les municipales comme le directeur de l’information de l’époque. Moi j’avais connu ça aussi à Antenne 2, c’était après les municipales de 1983. Je n’aime pas ce principe, l’idée de l’épée de Damoclès qui fait que si vous déplaisez vous pouvez …

Typo : Mais dans le cas de TF1 désormais, l’autre épée de Damoclès c’est l’audimat

PPDA : Oui c’est ça, mais je dirai que c’est plus sain, ça existe dans tous les métiers, ça se passe dans la presse écrite, si on ne fait pas le poids face à ses concurrents, on disparaît. C’est rude, parfois cruel, mais ça met un certaine justesse, il n’y a pas de choses faites en douce. C’est un critère qui en vaut d’autres, un journal télévisé qui est regardé confirme que les gens croient en la fiabilité et l’exactitude de l’information.

Typo: Comment faites-vous les choix pour votre journal, prenez-vous en compte votre public comme le 13h de JP.Pernault ?

PPDA : Eux ont fait un vrai choix de magazine, une partie consacrée à l’information, puis une autre aux régions, au divertissement. Moi c’est un choix totalement différent, je dois résumer le monde et l’actualité française en 40 minutes. Je peux décider un jour de faire tout politique étrangère si je sens que c’est vraiment l’humeur du jour, ce fut le cas le soir de l’interview de Poutine, j’ai fait 15 minutes d’étranger plus encore 25 minutes d’interview en russe et les gens regardent car ils savent que c’est important. On est pas trop influencé par le public mais on sait qu’il y a des sujets qui vont plus ou moins intéresser, on a tendance a dire : en commençant par ces sujets on va accrocher les gens et les amener sur d’autres sujets d’apparence plus rébarbative, mais l’essentiel c’est que tout passe.
Et puis l’ordre d’ouverture des informations n’est pas capital, parce que vous avez beaucoup plus de gens qui vous regardent à 20h10 qu’à 20h00, la courbe ne cesse de monter jusqu’à 20h10, il y a des gens qui arrivent, qui zappent… Ce qui est important en revanche, c’est les titres, ça résume ce que je pense être l’important de la journée, mais après que le premier sujet traité soit plus important que le 3e   ce n’est pas vrai. Vous savez, la page 2 du Monde n’est pas plus importante que la page 9.

Typo : C’est vous qui choisissez la forme de votre JT ?

PPDA : Oui je suis patron, si c’est pas bon, vous me le dites ! Ce n’était pas du tout le même système sur la 2. Bon ayant connu pendant 7 ans un système qui ne me convenait pas, lorsqu’on m’a demandé de venir ici, j’ai posé cette condition là, parce que je pense que lorsqu’on est responsabilisé on est bien meilleur. Mais une fois les équipes sur le terrain elles sont complètement autonomes, libres de leurs choix, y compris de leurs angles. Si sur place elles nous disent : et bien non ce n’est pas du tout ce que vous pensez à Paris, elles font évidemment ce qu’elles veulent. Et puis j’introduis très peu de correction, il n’y a pas de victime de la censure.

Typo : Et les pressions politiques sont une réalité ?

PPDA : Il y a eu des tentatives, mais globalement elles ont lâché prise, les gens ont compris qui on était.

Typo : Et le off ?

PPDA : Je suis contre le off, j’y suis opposé et pire que ça je suis opposé au « on »,  le on qu’on voit dans la presse : ‘dans les couloirs de TF1, on a dit …’ mais qui a dit ? c’est Thomas, c’est Aurélie ? C’est comme les chauffeurs de taxi qui résument en une heure l’état d’esprit d’un peuple…

Typo : Quel regard vous portez sur l’évolution du métier ces dernières années ?

PPDA : L’explosion d’images, avec le risque de se retrouver avec des informations qui n’étaient pas avérées, aujourd’hui on a essayé de faire le ménage de ce côté. Plus d’images qu’avant, donc méfiance toujours vis à vis de l’image, mais globalement je préfère la situation actuelle. Je préfère la manière dont on a traité le conflit en Afghanistan en 2001 que la manière dont on a pas traité le conflit  en Afghanistan il y a 12 ans où il y avait eu des centaines de milliers de morts.

Typo : Pour parler de conflit, dans la ‘probable’ guerre en Irak vous pensez que l’information sera traité comment, sous la tutelle de l’armée US ?

PPDA : Non, parce que l’information c’est d’abord des gens et c’est pas parce que vous avez des cars de reporters que vous avez une mauvaise information. Ces hommes et ces femmes que l’on envoie ne sont pas nés de la dernière pluie, ils ont un ‘background’, ils ont déjà vu des conflits, une Marine Jacquemin, une Patricia Lemonière, un Patrick Bourat avant, vous ne leur apprenez rien, qu’il soit encadré par l’armée irakienne, américaine, tchétchène, russe, turque… rien n’y fait, le gars, la fille a son idée, vérifie, écoute, si elle n’est pas sûr elle ajoutera ‘selon nos informateurs …’, c’est ça qui est important, s’extraire du contexte et puis nous même les présentateurs être aussi très vigilants, employer le conditionnel. Il faut toujours prendre de la distance vis à vis de l’information, on dit tout, mais selon les sources.

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