Portrait d'un anticommuniste

12/01/2004 15:12
14 ans après la Révolution roumaine, le temps est venu de nous rappeler d’une époque qui a laissé dans la conscience de nos parents et de nos grands-parents des souvenirs douloureux, une époque des privations, des contraintes, une époque d’un régime borné qui a fait tant de victimes et toutefois une époque qui, pour les adolescents d’aujourd’hui, ne désigne plus grand-chose. Afin de mieux profiter de la liberté dont nous disposons, une liberté si convoitée par nos prédécesseurs, une liberté pour laquelle des centaines de personnes ont donné leurs vies un mois de décembre, nous devons appréhender le passé. Et comment le faire, sinon à l’aide de quelqu’un qui « a vécu l’histoire » : Monsieur Ioan Jurchescu.

Typo: Pour commencer, présentez-vous en quelques mots.
I :
Je suis né le 7 août 1921, à Petnic, un village du département Caras-Severin, d’une paysanne et d’un enseignant. Suite à la visite de Carol II en Banat (roi de Roumanie, père de Michel Ier de Roumanie), on a décidé d’élire un enfant de cette région pour faire partie de la classe spéciale du prince héritier Michel. Cet enfant devait être roumain, orthodoxe, de bonne famille et comme je correspondais à ces conditions, mon père a déposé une demande et après une sélection assez rigoureuse, on m’a choisi.

T : Est-ce que vous avez gardé le contact avec vos anciens collègues ?
I :
Avec personne, surtout après l’abdication du Roi Michel ou plus précisément après son abdication forcée (en 1947 quand les communistes sont arrivés au pouvoir l’ont chassé)… je n’ai gardé le contact avec personne … excepté un seul, ce que je n’ai avoué à personne jusqu’à maintenant. En 1948, un jour, à Timisoara, j’ai rencontré par hasard un de mes anciens collègues – Dan Cernavodeanu. J’avais lu dans le journal qu’il avait été impliqué dans un procès politique, lors des manifestations pro monarchiques de Bucarest. Il faisait partie d’une certaine organisation. Et comme par hasard, c’était probablement écrit dans les étoiles, nous nous sommes rencontrés dans la rue. Lors de cette rencontre il m’a avoué qu’il voulait passer la frontière. Nous avons continué cette discussion chez Dimitrie Nistor, ancien ministre libéral et le lendemain, chez moi, j’ai arrangé sa fuite. A ce temps-là j’avais un client, un ancien sénateur qui habitait un village à la frontière avec la Serbie, et la frontière passait par son jardin. Je l’ai envoyé chez mon client et il a passé la frontière sans problèmes et je n’ai rien su de ce qu’il était devenu. Il espérait arriver à l’ambassade des Etats-Unis, mais en Serbie, il a été arrêté par la milice et après deux ou trois mois de détention, ils l’ont rapatrié. Ici, il a été jugé et condamné à seize ans de prison.

Malheureusement, nous nous sommes fâchés l’un contre l’autre, en fait il s’est fâché contre moi. Après sa libération, nous nous sommes rencontrés, j’ai été suivi par la Securitate – ils avaient appris que je l’avais rencontré à Bucarest. Après sa libération, je l’ai vu, mais je n’ai pas gardé le contact avec lui, vu la situation dans laquelle nous étions … à ce temps là si l’on entrait en contact avec quelqu’un, la situation était complètement différente. Et je vous dis cela puisque mon beau-frère a été condamné à 12 ans de prison pour une rencontre imprévue avec un collègue. Ils l’on enquêté et accusé quoique c’eut été une simple rencontre. Après la Révolution, mon cher ami Cernavodeanu a mis les bases du Parti Monarchiste Libéral (PML). Je suis allé le voir à Bucarest, nous nous sommes rencontrés … il avait réussi quand même à fuir à l’étranger, après être sorti de la prison. A cette occasion-là il m’a proposé de développer le mouvement monarchiste libéral et quand je lui ai dit que je ne pouvais pas le soutenir, il s’est fâché, de nouveau, contre moi. Je ne pouvais pas soutenir le PML – la monarchie est pour tous, ce n’est pas un parti… Mais sept ou huit ans avant la Révolution de 1989, je ne me rappelle plus exactement, la Securitate a appris que je l’avais aidé à s’enfuir et ils ont commencé les recherches. Bien sûr que j’ai nié… Ils ont cherché à me faire chanter, à m’envoyer en Espagne, à une rencontre avec le Roi Michel, pour le convaincre ne pas s’entraîner dans le mouvement des exilés. Bien sûr que j’ai refusé. Cela a été peut-être seulement une piège, mais je leur ai dit que j’avais été accidenté dans la guerre et que je ne pouvais pas m’engager…

T : En ce qui concerne votre métier d’avocat, est-ce que vous avez eu des difficultés à l’exercer ?
I :
Non, pas vraiment. Je ne peux pas dire que j’ai eu des contraintes… Toutefois, je me rappelle d’un cas assez bizarre, le cas d’un groupe de Roumains qui ont capturé un autobus et qui voulaient arriver à l’aéroport et s’emparer d’un avion pour pouvoir quitter le pays les années ‘70. Leurs femmes les attendaient à l’aéroport. Les pauvres, ils ont été fusillés en chemin vers l’aéroport et leurs femmes ont été accusées de complicité. Le chef du barreau m’a confié le cas et quand je suis allé voir le dossier, on m’a dit qu’il y avait un problème et que je n’avais pas accès à ce dossier-là. Le cas a été pris par un de mes supérieurs. Excepté ce cas, selon moi, ici à Timisoara, il n’y a pas eu de cas où les avocats se soient transformés dans des accusateurs. J’ai eu aussi des procès politiques. Un cas important a été celui de Cocos Moise, un leader syndical de la SNCF, arrêté parce qu’il s’était opposé à l’unification du Parti Socialiste avec le Parti Communiste. Ils l’ont arrêté et après cinq ans il a été jugé pour insoumission à l’ordre social. Cinq ans au cours desquels, suite aux nombreuses raclées, ils avaient cassé ses tympans. Après un long procès, avec un recours à Bucarest, comme ils ne pouvaient pas l’acquitter, ils l’ont condamné à cinq ans de prison qu’il avait déjà exécutes. Je veux vous dire qu’on ne pouvait pas traiter avec eux, ils étaient d’une déchéance épouvantable. Quand ils recevaient le dossier, celui-là devait être finalisé au sens dont l’enquête avait été menée. ioanjurchescu

Mais il y a eu des cas où on a pu changer quelque chose. On a même dit que les seuls qui ont fait de l’opposition pendant le communisme ont été les avocats, qui pouvaient dire certaines choses, vu que c’était l’intérêt de leur client. J’ai eu un autre client qui avait été envoyé en justice parce qu’il n’avait pas fini de préparer le terrain pour la culture de printemps. Devant l’instance j’ai présenté le journal du Parti Communiste Roumain qui disait que dans le village respectif la récolte était déjà finie et mon client a été acquitté. On défendait vraiment les gens. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait au procès de Ceausescu… je ne cesse pas de m’émerveiller. Un avocat avec de l’expérience… si tu le défends, défend-le comme il faut ! On n’a pas le droit de se transformer dans un procureur… Je me rappelle aussi du cas d’un certain citoyen qui était jugé parce qu’il avait dit que les retraites étaient petites. J’ai présenté devant l’instance un décret récent d’augmentation des salaires et des retraites. Vu que l’Etat considérait nécessaire l’accroissement des retraites, ce qu’il avait dit était juste. Donc on pouvait assurer la défense.

T : Et vous n’avez pas souffert suite aux affirmations faites devant l’instance ?
I :
Jamais.

T : Est-ce que vous croyez que ces choses étaient valables seulement pour Timisoara ou pour tout le pays ?
I :
Je ne pourrais pas vous dire. Je vous raconte seulement ce que j’ai vu ici. En général, on a fait de la défense, mais ne parlons pas de résultats … Il y a eu aussi des cas ou les avocats ont eu à souffrir. C’est par exemple le cas de l’évêque catholique Pacha, accusé de faire partie d’une conspiration du Vatican. L’avocat qui a plaidé et il l’a fait très bien, a été appelé par la Securitate et ils l’ont enquêté. On ne peut pas généraliser les choses.

T : Racontez-nous comment s’est passée votre déportation en Baragan (véritable camp de concentration pour les propriétaires des terres et les anti-communistes)
I :
Quand je me suis inscrit au barreau de Timisoara, on m’a envoyé travailler à Giulvaz, un village aux alentours de Timisoara, ou il y avait toutes sortes d’ethnies : des bucoviniens, des bessarabiens. Au début j’ai cru que celui qui avait motivé notre déportation, c’était moi - vu ma sympathie pour le roi Michel, mon ancien camarade de classe. Mais plus tard j’ai appris que la raison était le fait que ma femme était née en Bessarabie (ancienne région de la Roumanie)… ainsi, nous avons été déportés au milieu d’une plaine, on nous a donné un bout de terre de trois cents mètres carrés et on a dû construire une maison. On a fait des briques, du torchis, on a payé les tziganes pour nous aider, on a ramassé des mauvaises herbes pour faire le toit de la maison, on a volé du bois des rives du Prut pour nous réchauffer. Après de nombreux mémoires dans lesquels j’expliquais que notre déportation a été injuste, après presque six mois, un milicien est venu, le soir, à notre fenêtre pour nous dire de faire nos bagages, car le lendemain soir nous partirions à la maison.

T : Comment s’est passée votre rentrée au barreau ?
I :
Très bien, mes collègues m’ont reçu très bien, ils savaient que j’avais été la victime d’une injustice.

T : Comment avez-vous éprouvé l’instauration du communisme ?
I :
Je me suis soumis à la situation.

T : Est-ce que vous avez été contacté par la Securitate ?
I :
A part l’épisode que je vous ai déjà raconté, non.

T : Comment un intellectuel comme vous apaisait sa soif de culture à cette époque-là, vu que la télévision émettait 2 heures par jour et ses émissions étaient une autre manière de faire la propagande du régime communiste, ce qui était aussi le cas des journaux tels « Scanteia » (quotidien du Parti Communiste Roumain) ?
I :
A ce temps là je ne regardais pas la télévision, j’écoutais la Radio Europe Libre. En ce qui concerne les journaux, j’étais abonné à Scanteia, Romania Libera et à d’autres publications, mais c’était par obligation…

T : En ce qui concerne vos souvenirs liés à l’époque communiste, quel est le plus sinistre ?
I :
Un événement qui m’a ébranlé a été la visite à Sighetu Marmatiei (ancienne prison : les ennemis du régime communiste y étaient emprisonnés), après la Révolution de 1989, où j’ai vu les tombes de la plupart de mes professeurs, des hommes remarquables, tués parce qu’ils n’avaient pas été d’accord avec la pensée socialiste… Mais le souvenir le plus pénible de la période communiste est le fait que j’ai été obligé de ramasser du fumier dans la rue, à six heures du matin, pour construire ma maison en Baragan, pendant ma déportation.

T : Que pensez vous de la Révolution de 1989 ?
I :
Ces jours-là, je n’ai jamais cru, ni pour un seul instant que cette révolution puisse réussir. Je dois avouer que j’ai eu peur… Vis-à-vis de mon immeuble il y avait un immeuble où habitaient des officiers de la Securitate. J’ai eu peur… Mais bien sûr que j’ai été content quand j’ai appris que la Révolution avait été un succès, même si cette révolution a été bénie par Moscou… Aujourd’hui j’ai le droit de lire ce que je veux. Ceci a été la pire punition pour moi. C’est vrai que pendant le régime communiste il y a eu plein d’autres restrictions, mais les misères, les autres les ont vécues pour nous.

T : Est-ce que le communisme a eu aussi un côté positif ?
I :
Oui, il nous a laissé en vie…

                                                                                                                Propos recueillis par Cristina et Andreea Spoiala

« ils »-signifie partout : le pouvoir politique communiste de l’époque Ceausescu et son appareil de répression- la fameuse <SECURITATE>

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