Plemetina, vivre envers et contre tous

08/09/2004 15:36Marion TouboulKosovo
Plemetina est une enclave située à dix kilomètres de Prishtina où deux mille Roms et Serbes tentent de vivre sans argent, sans droits dans un pays à majorité albanaise (voir ci-contre : l’encadré repères). Parqués malgré eux, ils n’ont pour la plupart pas renoué de liens avec les Albanais. Pendant un mois nous avons partagé leur quotidien fait de doutes, de tensions mais aussi de joies.

Doucement le liquide emplit la tasse. Trop fort, trop chaud, trop sucré, le café est servi. En face, une femme au regard tendre et doux guette les réactions à la première gorgée. « Dobro ». Parfait, tout simplement parfait.
Huit heures. Le jour est déjà levé sur Plemetina. Par la fenêtre se dévoile un monde blanchâtre tout encharpé de brume ou plutôt de fumée : celle de la centrale électrique voisine. On aperçoit des hommes qui, hissés sur les toits, s'affairent à finir leur maison. Un peu plus loin, les femmes étendent le linge, émincent les poivrons, pétrissent le pain. S'ouvre par cette fenêtre un univers silencieux, joyeux, coloré, tel un décor de théâtre qui vous attire.

Du rêve ... à la réalité


Pour pénétrer ce nouveau monde, une condition : troquer ses repères habituels pour l'inconnu, le différent.
Sur le pas de la porte, de petites mains agiles vous saisissent, vous sortent de votre sommeil. Une horde d'enfants est là -elle guettait votre réveil-. Les voilà qui vous haranguent, vous emportent avec elle, crient à tue-tête. Puis on balaie du regard les environs et on constate : des chemins encombrés d'ordures, un brouillard suspect et des immondices qu'on fait brûler ci et là : où sont les couleurs que laissaient paraître Plemetina par la fenêtre ? Ici tout est gris, sale, empeste.
Mais peu importe, il faut tenter de s'adapter : serrer les dents quand les relents des ordures sont trop forts, ne pas s'arrêter devant les meutes de chiens affamés qui vous fixent de leurs yeux sanguinolents. Plemetina c'est la misère, celle qui colle au corps s'infiltre, ne vous quitte plus. Pourtant, ici plus qu'ailleurs la beauté est visible. Il faut seulement apprendre à regarder l'essentiel c'est-à-dire l'homme, les sourires c'est-à-dire la vie.
Car dans cette enclave il y a deux mille Roms et Serbes qui vivent envers et contre tous ; des hommes et des femmes qui rusent pour épanouir leur famille sans argent.
S'apprivoisant des plaques de tôles, de vieilles bicyclettes, les enfants trouvent ici leur bonheur, en témoignent leurs rires effrénés. Encore hauts dans leur tour d'enfance, ce sont eux qui donnent le ton dans l'enclave, eux qui font les couleurs si particulières de Plemetina.

Miséreux mais pas misérables.

Une odeur de poivron envahit le village. Ce midi, on les mangera grillés, à l'huile, avec quelques tomates très mûres, juteuses et très salées. Si on est miséreux, on n'est en aucun cas misérable, en illustre la convivialité du repas où parents, grands-parents, enfants se réunissent autour de l'imposant plat commun. Chacun y pioche son pain encore chaud.
La soupe vite engloutie, les pères allument une cigarette puis la radio, captent une chanson populaire, s'évadent, en oublient de fumer. Dans l'esprit de certains défilent les images de leur future maison, plus grande, plus solide. Construire est une des rares activités en mesure de les occuper. Sans accès au travail, à l'argent, ils tuent le temps ainsi, en tentant de survivre avec le peu d'aides sociales qui leur sont dues. D'autres font des rêves européens, se battent tant bien que mal pour obtenir un visa, la liberté.
Les après-midi diffèrent peu des matins à moins qu'on décide d'embarquer dans le train, l'unique, qui passe dans l'enclave. Se rendre à Mitrovica, à Obilic -la ville albanaise voisine-, c'est gagner la liberté mais toucher du doigt le danger. En pénétrant dans un territoire dirigé par « l'Autre », on craint d'être fusillé, du regard en tous cas. Alors la plupart y renoncent et restent cloîtrés, cantonnés, réfugiés, condamnés à voyager seulement dans leur tête.

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