Les pécheurs de Mumbai

12/09/2006 11:59Marion Avarguès
A l'extrème sud de l'île de Mumbai, au portes du vieux Bombay colonial, un petit village de pêcheurs s'est implanté. Ils sont trois mille à vivre là, dans une atmosphère qui est en rupture totale avec le bruit, la vitesse et le dynamisme de la ville.

Dehors, une vingtaine d'enfants jouent au ballon, pieds nus. Leurs jambes sont rachitiques mais leurs visages rayonnent. Un enfant court. Le corps squelettique et le ventre protubérant, il rit, encore et encore. Sous un abri en toit de tôle, des adolescents et des hommes confectionnent des filets. « Pendant la mousson, il y a moins de poissons qu'à l'ordinaire, explique l'un d'eux, alors nous en profitons pour fabriquer des filets. »
Il existe une infinité de types de filets et certains peuvent atteindre 8 mètres de long.
Dans les environs, des femmes profitent de l'accalmie pour mettre du linge à sécher. D'autres, assises devant des gamelles vides, discutent en attendant l'eau. Leurs vêtements sont multicolores.
Mais, si on pénètre plus profondément dans le village, on se retrouve très vite dans un labyrinthe de ruelles étriquées. Pour accéder aux étages, des échelles sont adossées, ici et là, aux parois. Dans ces taudis, le paradoxe est omniprésent. Les habitations sont minuscules et les toilettes, communes. En ce lieu, la proximité règne en maître. Alors certes, ce village ressemble de près à un bidonville, mais règne ici une chose essentielle : la joie de vivre. Et puis, ici, tout le monde a un travail.
Sur l'une des portes de ces cahutes, une icône étincelle. À l'intérieur, Dattatrey, un pêcheur à la peau tannée et au visage marqué par l'effort, vit ici avec sa femme et son fils. Il habite dans ce village depuis son enfance car son père, comme beaucoup, a été attiré par les baies de Mumbai.
Hélas, la vie se complique de jour en jour pour Dattatrey, et la survie s'avère ardue. Pourquoi ? En une génération la population dans son village a été multipliée par dix, le coût du matériel augmente et les pêcheurs sont trop nombreux.
Quant à son travail, il diffère quelque peu de celui de pêcheur : « En vérité, avoue-t-il, je suis vendeur de poissons. Ici, 90 % de la communauté possède son propre bateau, mais je fais partie de la minorité qui doit passer par un intermédiaire. »
Le pêcheur a deux enfants qui ont suivi des études : « C'est le seul moyen de s'en sortir, insiste-t-il. » Le premier est comptable et fiancé, la seconde, Vaishali, est mariée et déjà mère de deux enfants. Elle est fine et gracile, ses traits sont doux, son visage, éblouissant. La jeune femme a dû arrêter ses études en 9ème (l'équivalent de la 1ère en France) et désormais, son quotidien est sévère : « Je me réveille à 4 heures pour faire le ménage, la lessive et préparer le petit-déjeuner. Ensuite, je m'occupe des enfants. Puis, je me rends au marché pour vendre du poisson. Le plus souvent, je rentre dans le courant de l'après-midi, vers 16 heures. J'aide alors mes enfants à faire leurs devoirs tout en préparant le dîner. Je me couche aux alentours de 22 heures. »
Auparavant, Dattatrey avait un troisième fils, mais à 21 ans, celui-ci s'est suicidé après avoir échoué à un examen.
Quoi qu'il en soit, malgré les épreuves subies, Dattatrey n'a pas perdu la foi. Il est hindou, mais reconnaît la divinité de dieux d'autres religions. Comme dans bon nombre de familles, un petit temple est accroché à l'entrée de la maison. Et puis, il s'investit énormément dans le bénévolat. Il soutient, entre autres, une école de sa communauté.
« J'aime bien travailler pour les autres. Si quelqu'un a un problème, je suis toujours disponible. C'est dans mon sang. »
Ainsi, l'infortune n'entame en rien sa générosité.
En face de chez Dattatrey, Kashar, la quarantaine, habite avec toute sa famille. Aidé par sa femme, il tisse un filet en nylon. Son fils, encore enfant, le regarde avec curiosité. À son sujet, Kashar est plein d'espoir : « Grâce à l'école, il pourra trouver du travail. » D'ailleurs, au cas où le petit garçon ne trouverait pas, il pourra toujours suivre la voie de son père... et devenir pêcheur.

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