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Les anti-charmeurs montrent les crochets
28/07/2008 17:37Alexandre MathisMarrakech
Sur la place Jemaâ-El Fna, de nombreux touristes s’extasient devant le spectacle des charmeurs de serpents. Ils ne savent pourtant pas les drames écologiques qui se cachent derrière les flûtes et les photos. Accablés par le stress ou par la faim, les serpents sont victimes de maltraitance de la part de leurs maîtres.
Un reptile immobile sur le bitume de la place Jemaâ-El Fna ? Ne cherchez pas, il est mort. Ses propriétaires, des charmeurs de serpents, donnent simplement l’illusion qu’il dort ou qu’il mange. « Quand une vipère est morte, on lui met un œuf dans la gueule pour faire croire aux touristes qu’elle est en train de gober », s’offusque Michel Aymerich, de l’association GEOS (Groupe d’Études et d’Observation pour la Sauvegarde des animaux sauvages et des écosystèmes). Son message est clair : « Touristes, s’il vous plaît, détournez-vous des spectacles indignes qui maltraitent les animaux, ou mieux, dénoncez-les ! », écrit-il sur le site officiel de l’organisme.
Les touristes lambda raffolent pourtant des spectacles offerts par les musiciens envoûtant l’invertébré et le faisant se tordre langoureusement. Les charmeurs profitent de la cupidité des badauds pour gagner 20 à 30 dirhams pour quelques photographies. Car ils ne charment pas littéralement les serpents : « Ils sont sourds, avoue l’un d’eux. La musique, c’est juste pour attirer le touriste. »
Mauvais traitements
À GEOS, on brandit le risque écologique qui se cache derrière ces agissements folkloriques. Les reptiles ont une durée de vie réduite. « Deux à trois mois maximum », précise Michel Aymerich, qui milite pour cette cause en se rendant souvent au Maroc. Contacté par téléphone, l’écologiste prévient : « Certaines espèces utilisées sont en voie d’extinction ! » Ce sont le cas des vipères hurlantes ou des couleuvres de Montpellier, fréquemment choisies. Les charmeurs vont s’approvisionner auprès de vendeurs dont le travail est de capturer les créatures dans la nature. « Ils mettent les invertébrés dans des cages infectées où ils meurent de faim et de soif », rétorque-t-on sur le site de GEOS.
Autre cause de leur faible espérance de vie, les maltraitances que subissent ces pauvres bêtes. Devant le public, le spectacle se doit d’être impressionnant. Alors, pour pousser les reptiles à attaquer, leurs maîtres les frappent. Stressé et énervé, l’animal adopte une position défensive naturelle en essayant de mordre. Mais, pour ne prendre aucun risque, les tortionnaires ont pris soin d’arracher préalablement les crochets du reptile. « La bête devient alors incapable de se nourrir elle-même. Elle est gavée de force par les charmeurs », précise Michel Aymerich. Pis, l’arrachage des crochets « crée des abcès provoquant une mort lente et douloureuse ». Un vieux charmeur moustachu nie les faits, mais refuse de nous le prouver en montrant les crochets sur un serpent à lunettes. « Les cobras sont dangereux, ils peuvent me piquer ! », s’emporte-t-il.
Sortir du folklore
L’annexe I de la convention de Washington interdit les maltraitances. L’Espagne ou encore l’Inde la respectent et ont déjà condamné des charmeurs pour mauvais traitements. Mais au Maroc, le déni persiste. Notre vieux moustachu n’estime ainsi pas maltraiter ses serpents : « Ces animaux sont contents d’être là, de participer au folklore. Il y a des gens méchants comme Brigitte Bardot qui n’aiment pas les animaux. Nous, on les aime ! »
L’action de GEOS, ONG (Organisation Non Gouvernementale) française, ne consiste pas seulement à dénoncer ces actes. L’association cherche aussi des solutions. Dans sa charte du 14 juin 2005*, les signataires refusent « toute forme de manipulation pouvant conduire à terme au décès d’un animal ». Plus généralement, ils s’engagent à protéger les grands mammifères en danger. Ces signataires, encore peu nombreux, sont retraités, menuisiers ou étudiants. Ils sont pour la plupart français.
Et si, pour le bien des serpents, les charmeurs doivent, pour l’association, arrêter leur travail actuel, il ne serait pas question de les laisser tomber. L’association pense déjà à recycler leur activité. Ils interviendraient dans des écoles ou entreprises pour « sensibiliser à la préservation des 25 espèces de serpents du Maroc », souhaite Michel Aymerich. Sur le site, on peut notamment lire la volonté de créer un vivarium place Jemaâ-El-Fna pour sensibiliser à la cause des serpents. Quant aux vendeurs de serpents, ils seraient gardes de Parcs Nationaux ou guides naturalistes. Mais ceci n’est qu’un souhait. GEOS ouvre d’ailleurs son site sur cette citation de Théodore Monod qui résonne comme un rêve utopique : « Le jour n’est, hélas ! pas venu où l’extinction d’une espèce vivante sera tenue pour un délit aussi grave que la destruction d’un chef-d’œuvre artistique. »
* http://www.geos-nature.org/charte.html
Certaines photos ont été faites au téléobjectif (gratuites), d'autres (comme les serpents) moyennant finances
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