Le Platon de Kati
06/05/2004 10:16Aurélie JuillardTypo Mali
Patrice Sangaré est chrétien. Une religion minoritaire au Mali. Mais ce n'est pas ce qui le distingue des autres habitants de Kati. A 34 ans, ce professeur qui rêve de former des jeunes « conscients », a élaboré une « philosophie ». C'est son art de vivre, qui conjugue coutumes et modernité.
« Mon grand-père est arrivé à Kati en 1917. Il s'appelait Souleymane, était musulman. Un père blanc de la mission l'a converti à la chrétienté. » Deux générations plus tard, Patrice Sangaré est fier de cet héritage, même si cela lui pose parfois quelques problèmes. « On m'a déjà refusé le mariage parce que je suis chrétien ! », s'exclame-t-il avant d'ajouter, dans un sourire charmeur, qu'il n'est pas sûr de vouloir se "recaser". Au quotidien, sa vie est un joyeux melting-pot entre les soeurs de la mission et ses collègues musulmans. La cohabitation est simple, naturelle.
Professeur à l'école Django Cissé de Kati, il a appris sur le tas avec une formation accélérée de deux mois auprès du directeur. « Après mon bac, je n'ai pas pu passer d'examens pendant trois ans parce que j'ai été malade, se désole-t-il. Mais je compte bien reprendre mes études ! » Il se verrait bien cadre supérieur.
Issu d'une famille de quinze enfants, il a rapidement compris l'importance de la connaissance et est tombé amoureux de la lecture. « Lire, c'est comme un moyen de voyager », affirme-t-il. Capable de citer Platon dans le texte, il veut mettre en place une compagnie de théâtre avec les élèves de son école. Sa première pièce est d'ailleurs terminée. Elle parle d'éducation... Le sujet qui lui tient sans doute le plus à coeur. Pour lui, tout reste à faire en ce domaine. « Notre système éducatif s'est écroulé comme un mur de carton, car la famille a démissionné. Aujourd'hui, les enfants manquent de repères, donc ils ont moins de respect pour les adultes. » Volontiers provocateur, il s'entend avec son collègue musulman Seydou sur la nécessité des châtiments corporels. Jette un clin d'oeil amusé pour voir s'il a réussi à choquer. « Il ne s'agit pas de battre les enfants, rassure-t-il enfin. Mais d'avoir un moyen de pression psychologique... » La carotte et le bâton.
Pourtant, on l'imagine mal frapper quelqu'un. Il est trop posé, trop réfléchi. Même s'il "sèche" parfois la prière, s'amuse avec les codes. « Si on me demande si ça va, je sais bien qu'il faut répondre oui, mais je ne le fais pas toujours ! »
Il ne rejette pas la culture malienne mais pose un regard aigu sur ses limites. « Nous avons toujours été un peuple imitateur et surtout des aspects négatifs des autres pays. » Lui a construit tout seul ce qu'il appelle sa "philosophie", une sorte de code de conduite à mi-chemin entre tradition et modernité occidentale. Il prend l'exemple paternel pour justification. On lui a dit que son père, influent maire adjoint du village, aurait succombé à un mauvais sort. Histoires de jalousie et de rancoeurs. « Je n'y crois pas ! Dans mon esprit, on ne meurt que le jour de sa mort ! » Il rit, détourne la tête de « cette terre qui mange les hommes », comme il nomme le cimetière. A 34 ans, il se sent toujours jeune. « J'ai le temps et j'ai beaucoup d'envies », avoue-t-il. Confiant.
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