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Le peuple de l'eau
28/12/2002 02:27NicolasHué
La ville de Hué vit depuis toujours avec le fleuve qui la traverse : la Rivière des Parfums. Mais une partie de la population, les sampaniers vit aussi sur et grâce à ce cours d’eau...
A Hué, la ville vit depuis toujours avec le fleuve qui la traverse : la Rivière des Parfums. Mais une partie de la population vit aussi sur et grâce à ce cours d’eau, à la fois lieu d’habitation et de travail. Des Huéens pas comme les autres : les sampaniers.
L a journée commence très tôt pour Lua. Dès 3h00, le moteur de son bateau ronronne et dans la nuit encore noire, il quitte le port, direction les fonds sablonneux de la rivière. Ce jeune de 25 ans, qui n’a jamais été à l’école, travaille en famille. Avec son père et ses frères, il remonte inlassablement, à l’aide d’un câble s’enroulant autour d’un essieu, un morceau de tôle pliée qui traîne au fond de l’eau.
Dans cette pelle où se reflète un soleil de plomb, se trouve le revenu de la famille : le sable. « On remplit le bateau de sable environ trois fois par jour, raconte Lua. Un sampan plein se monnaye 90 000 dongs (soit 6 €) ». Des embarcations comme celle de Lua, des bateaux sans voile de 6 ou 7 mètres, se comptent par dizaines sur la Rivière des Parfums. La majorité « récoltent » du sable, les autres de la pierre. « La pierre se vend plus cher que le sable, mais parfois, on peut passer une journée sans repérer de gisements. En général il faut aller loin pour en trouver, alors forcément ça coûte plus cher en essence » confie Nguyên Van An, 52 ans, capitaine d’un sampan ramasseur de pierre.
« Ce sont des conditions difficiles mais je n’ai jamais pensé quitter mon bateau, j’aime mon métier » ajoute-t-il pendant que ces deux fils déversent une panière de pierres encore ruisselantes d’eau. La matière première est ensuite déchargée sur les rives et vendue à des grossistes ou directement aux maçons.
Mais pour les sampaniers, finir le boulot ne signifie pas quitter le bateau. Quand le pont est débarrassé du tas de sable, il devient salle à manger. Sous le toit en tôle, ou tressé de bois les habitants de la rivière ont installé leur intérieur : deux ou trois casseroles pendues, une malle où s’entassent quelques denrées alimentaires, un réchaud, des photos des anciens et une télévision ! Le soir, quand la famille est au port, le sampan se branche sur le réseau électrique : le dîner est pris à la lueur d’une ampoule, devant les programmes de la télé vietnamienne.
Parfois, plusieurs générations se côtoient sur un même sampan. Le père de Côn, 66 ans, vit encore sur l’embarcation de son fils, aux côtés du plus jeune de ses petits-fils, qui a à peine 18 mois. Le grand-père ne remonte plus de sable mais continue de vivre sur l’eau et passe ses journée à coudre des filets qu’il vendra aux pêcheurs. « C’est toujours quelques dongs de plus dans la caisse commune … » commente-t-il, un vieux mégot à la bouche. Deux des trois enfants de cette famille vont à l’école, le dernier les rejoindra quand il aura l’âge. Ce n’est pas le cas de tous les jeunes sampaniers : beaucoup ne vont pas à l’école. « On dépense 60 000 dongs (4 €) par mois pour envoyer un enfant à l’école » fait remarquer la femme de Côn, qui cuisine un plat de riz sur le réchaud du bateau. Un ramasseur de sable gagne en moyenne 230 000 dongs (15,3 €) par mois, tout juste de quoi se nourrir convenablement. Alors si la famille est nombreuse, les études sont sacrifiées…
Changer de métier, certains y pensent et d’autres le tentent. Nguyên Van laisse désormais son bateau au port : la journée, il pédale sur un cyclo (pousse-pousse vietnamien) pour quelques billets. Il emmène ses clients au marché ou balade les visiteurs occidentaux. « J’espère pouvoir un jour m’acheter un morceau de terre pour avoir une maison, mais pour l’instant mes revenus ne me le permettent pas ». Pour d’autres, les touristes ont remplacé le tas de sable : les bateaux que l’on emprunte pour visiter les tombeaux impériaux sont d’anciens sampans. D’autres habitants du fleuve, enfin, se sédentarisent dans des quartiers aménagés par la ville (voir encadré).
Mais le fleuve est encore loin d’être dépeuplé. A Hué 500 familles, soit 500 sampans, se croisent toujours sur la Rivière des Parfums. Ceux qui ramènent du sable s’arrêtent au sampan-marché pour se réapprovisionner ou au sampan-sanitaire pour se soigner (voir article ci-dessous). La vie doit s’organiser sur l’eau pour ces nomades aquatiques, qui pour la plupart foulent rarement la terre ferme.
Quand la nuit arrive sur les sampans amarrés, sagement alignés, des petits lampions verts, jaunes ou rouges s’allument ; quelques heures de repos avant une nouvelle journée faite de sable et d’eau.
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