Le Mémorial de la Shoah : « un rempart contre l'oubli »

05/01/2006 11:39Samuel Goëta
Comprendre le passé pour éclairer l'avenir, telle est la vocation du Mémorial de la Shoah, à Paris. A la fois musée, centre de documentation et lieu de mémoire, cette institution est le plus grand centre européen d'information consacré à l'histoire de la Shoah.

Rue Geoffroy l'Asnier, dans le Marais, derrière ses vastes grilles et son haut mur, le parvis du Mémorial de la Shoah ne peut laisser le passant indifférent. Depuis janvier 2005, un mur y recense les noms, prénoms et dates de naissance des 76000 déportés de France ; parmi eux, 11 000 n'ont que la mention « un enfant », trop jeunes pour que les Allemands aient pris la peine de noter leur nom.
Pour les familles de victimes, ce sont bien plus que des noms gravés dans la pierre : «On  a l'impression d'enterrer nos morts », souligne une fille de déporté venue se recueillir. Sentiment partagé par l'ex-ministre Simone Veil, elle-même ancienne déportée, dans son discours prononcé lors de l'inauguration, le 23 janvier 2005 : « Nos blessures intimes, ce Mur des Noms les garde dans le secret de sa pierre et les livre à ceux qui le longent. »
Au sous-sol du parvis, le Mémorial abrite le tombeau symbolique des 6 millions de Juifs morts sans sépulture, ainsi que des cendres de victimes issues des camps d'Auschwitz-Birkenau, Belzec, Chelmno, Majadanek, Sobibor, Treblinka et du ghetto de Varsovie. Mais le cœur de l'établissement bat dans l'exposition permanente qui retrace chronologiquement la déportation des Juifs en France et en Europe.
L'exposition alterne en permanence entre l'Histoire et des destins personnels, au moyen de courts témoignages vidéo, diffusés le long d'un couloir sombre qui aboutit à une salle poignante, rassemblant 2.000 photos d'enfants déportés. Le lieu accueille de nombreux groupes scolaires : « Les enfants connaissent des bribes. On met de l'ordre dans ce qu'ils savent  » note Mikaël Poznanski, l'un des guides pédagogiques. Une visite sur place, note-t-il cependant, ne peut que compléter l'enseignement de la Shoah à l'école.
Ce « lieu de vigilance », « rempart contre l'oubli » selon les mots de son directeur Eric de Rothschild, abrite également une intense activité : conférences sur la Shoah mais aussi sur d'autres génocides, expositions temporaires sur différents aspects de la déportation...
Le Mémorial propose en outre une aide pédagogique aux établissements scolaires pour organiser des voyages à Auschwitz Birkenau, et fournissent des publications pédagogiques à l'intention des enseignants et des élèves. « Nous insistons beaucoup sur la préparation des élèves en amont du voyage » rappelle Olivier Lalieu, responsable des projets externes. 
Le Mémorial est aussi, historiquement, lieu de documentation. Le Centre de documentation juive contemporaine propose le plus grand fonds documentaire d'Europe avec plus d'un million de pièces d'archives, et 60 000 photographies et cartes postales, 25 000 ouvrages, résultat d'un travail d'archivage entamé en 1943. Une annexe des Archives nationales contenant le « fichier juif » regroupe depuis 1996 des documents de la préfecture de police et de l'État Français ainsi que les fiches individuelles des déportés de Drancy, Beaune-la-Rolande et Pithiviers. Mais seules des copies sur microfilm sont accessibles aux chercheurs et aux familles. Le développement du Mémorial se fait aussi sur Internet avec l'Encyclopédie multimédia de la Shoah et le « Grenier de Sarah » ( www.grenierdesarah.org ), site internet d'initiation à l'histoire de la Shoah pour les enfants de 8 à 12 ans, primé au salon de l'éducation.
La mise en ligne d'une partie du catalogue documentaire est également en projet. Enfin, le Mémorial soutient aussi la publication d'œuvres par la Fondation pour la mémoire de la Shoah et édite la Revue d'histoire de la Shoah créée en 1946, le seul périodique européen consacré à l'histoire de la destruction des Juifs d'Europe.
S'y rendre : métro Saint Paul (ligne 1). 17 rue Geoffroy l'Asnier, Paris 4e. Ouvert tous les jours, sauf le samedi, de 10h à 18h, et le jeudi jusqu'à 22h.
www.memorialdelashoah.org

Du CDJC au Mémorial de la Shoah

Avril 1943 : en zone d'occupation italienne à Grenoble, Isaac Schneersohn réunit 40 représentants de la communauté juive, toutes tendances confondues. Leur but est de rassembler le maximum de documents sur les crimes et les persécutions envers les Juifs alors commises en France. Le Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) est créé.
En août 1944, le centre s'installe à Paris, porté par quelques personnes qui regroupent des documents. En novembre 1945, une délégation du CDJC est envoyée aux procès de Nuremberg, d'où elle reviendra avec une grande quantité de documents.
Dans les années 50, Isaac Schneersohn veut créer un mémorial destiné aux victimes de la Shoah. La communauté juive n'appuie pas unanimement son projet ; certains veulent passer à autre chose après la guerre. Mais le projet finit par aboutir : le Mémorial du Martyr Juif Inconnu, construit sur un terrain donné par ville de Paris, est inauguré en 1956. Le bâtiment se veut une représentation de la Shoah : les grilles imposantes qui le clôturent symbolisent l'enfermement ressenti par les Juifs.
Deux phrases ornent la façade : la première, en hébreu, inspirée de la Bible, et rédigée par le poète Zalman Schneour illustre le génocide et rappelle que le lieu de mémoire fait office de tombeau pour ceux qui n'en ont pas.
La seconde, une citation en français de Justin Godart, ancien ministre et président d'honneur du Comité du Mémorial du Martyr Juif Inconnu, témoigne que le lieu n'est pas spécifiquement destiné à la communauté juive, mais doit pouvoir s'adresser au plus grand nombre. «Devant le Martyr Juif Inconnu, incline ton respect, ta piété pour tous les martyrs, chemine en pensée avec eux le long de leur voie douloureuse, elle te conduira au plus haut sommet de justice et de vérité. »
En 1957, des cendres issues des camps de concentration sont enfouies dans la crypte, et ce bien que le tombeau collectif soit en principe interdit par la religion juive. Le lieu exigu et austère tend à faire ressentir l'oppression du peuple juif. Sur le parvis, un cylindre de bronze rappelle les cheminées des crématoires. Les noms de plusieurs camps de concentration, du ghetto de Varsovie et des six centres d'extermination y sont inscrits.
En 1996, le CDJC s'agrandit peu à peu ; une annexe des Archives nationales y est installée avec les fichiers personnels des 76 000 déportés de France. Enfin, en 2005, le Mémorial du Martyr Juif Inconnu devient le Mémorial de la Shoah avec l'appui du gouvernement français. Considérablement agrandi et modernisé, le nouveau Mémorial est inauguré en janvier 2005 par Jacques Chirac.

Commentaires: aucun
Ajouter votre commentaire
Pseudonyme *
eMail * (non publiée)
Titre du commentaire *
Commentaire *
captcha Recopier le code affiché *
* = requis
Propulsé par La rOute du Net
stats