« La mémoire, c'est fait pour demain »

05/01/2006 08:47Aurélie Juillard
Né en 1927, Sam Braun a 16 ans lorsque la police française vient l'arrêter, avec sa petite sœur et ses parents, le 12 novembre 1943. La raison ? Ils sont juifs. Séparés des siens, gazés dès leur arrivée, il sera l'un des quarante survivants d'un groupe de quelque mille déportés. Les nazis ayant lancé la « marche de la mort » pour échapper à l'avancée des troupes des Alliés, Sam Braun ne sera libéré qu'aux premiers jours de mai 1945, à Prague, par des résistants tchécoslovaques.

Aujourd'hui retraité à Saint-Cloud, il sillonne les salles de classe pour témoigner de l'horreur des camps devant les élèves. Il revient sur la difficulté de parler des rescapés de la Shoah et sur le devoir de mémoire.

Que saviez-vous des camps et du traitement réservé aux Juifs lorsque vous avez été arrêtés ?
Nous n'avions aucune idée de ce qui pouvait se passer dans les camps. Nous ne pouvions pas imaginer que des gens de bonne culture comme les Allemands fassent une pareille horreur. De plus, à Clermont nous étions en zone libre donc nous ne portions même pas l'étoile. Je n'avais jamais souffert d'antisémitisme avant. Je savais que des Juifs avaient été arrêtés mais on n'y croyait pas vraiment... Mon père pensait sincèrement que ses ancêtres avaient construit Versailles. Il était polonais mais il avait été naturalisé en 1920. Il avait fait la guerre de 14 et se sentait proche de la culture française qu'il avait choisie. Au moment où nous avons été arrêtés, mes parents ne m'ont rien dit, ils ne savaient rien eux-mêmes !
J'espère que mon père et ma mère ont cru jusqu'à la fin qu'ils allaient recevoir de l'eau, cette eau salvatrice, purificatrice... et non le zyklon B !

Comment s'est passé votre retour en France ?
A mon retour en France, j'ai retrouvé mon frère et ma sœur aînés qui avaient échappé à la déportation. Ils m'ont aidé de leur mieux mais ils n'étaient pas un père et une mère... D'ailleurs, ce n'était pas leur rôle. Je ne leur ai rien dit, comme plus tard je n'ai rien dit à mes enfants... Pourtant, seul le verbe est libératoire...

Qu'est-ce qui vous empêchait de parler ?
La libération d'un être humain ne concerne pas seulement son corps, il y a aussi l'esprit. Je n'ai vraiment été libéré que quand j'ai pu parler aux enfants, il y a vingt ans. J'ai des amis qui sont toujours là-bas, qui vivent toujours le cauchemar.
J'ai eu des difficultés à parler car je suis né dans une famille très libérale, plutôt juive de culture que de religion. J'avais donc des problèmes à m'identifier à la communauté à laquelle j'appartenais. A 16 ans, je n'aurais même pas su définir ce qu'était être juif. On était agnostiques. En revenant d'Auschwitz, j'ai souffert de cette appartenance que je ne comprenais pas. J'ai eu un peu honte d'être juif. C'était comme la pire des calamités. J'ai mis des années à apprendre ce qu'était la culture juive. Aujourd'hui, je peux m'en réclamer.
De plus, je me sentais coupable de vivre par rapport à mes parents, non pas que je pense que j'étais responsable de leur mort, mais parce que je ressentais une terrible injustice.
J'avais aussi l'impression que si j'avais dû parler, personne ne m'aurait cru. Je croyais que par ma seule présence les gens qui m'entouraient se sentaient accusés, pas comme collaborateurs mais comme personne ayant fermé les yeux. Les Français ont pour la majorité présenté une forme de passivité, d'indifférence par rapport à ce qui se passait. Et quand on laisse faire les choses, on est responsables de ce qui se passe...
Enfin, j'ai surtout voulu reprendre une vie normale, comme un homme normal, et sortir de cette victimisation ressentie par les rescapés. Je voulais protéger mes enfants, je n'avais pas envie qu'ils aient à endosser tout ça.

Comment avez-vous réussi à briser le silence ?
Ca a été une longue maturation, une réflexion sur moi-même pour m'en sortir. Une de mes amies, professeur d'histoire au lycée Lamartine à Paris, me demandait régulièrement de parler à ses élèves de la déportation mais j'étais bloqué. Je n'osais même pas me balader bras nus de peur qu'on voit mon numéro. J'avais peur de passer le cap, de pleurer devant les enfants... Mais un jour, en me rasant, j'ai vu que j'étais  un vieux bonhomme et que si je ne parlais pas mes parents, qui avaient eu une mort aussi stupide, seraient morts pour rien. Je suis donc allé parler à des élèves avec un des mes amis déporté résistant. Nous sommes restés deux heures et ça s'est très bien passé. Alors j'ai continué. Les enfants ont une sensibilité particulière. Ils m'ont permis de m'en sortir. Chaque fois que je sors d'une classe, je suis différent, je me sens libéré. Depuis vingt ans, je ne fais plus que ça. L'année dernière, j'ai vu 5 700 enfants.

Comment les autorités françaises ont-elles traité les rescapés juifs des camps ?
Je me souviens qu'on nous appelait les « déportés politiques », à la différence des « déportés résistants ». Il y avait une dichotomie dans la souffrance. Les « déportés politiques » n'avaient pas droit à tous les avantages des « déportés résistants » lorsqu'ils faisaient une demande de pension. Les raisons de tout cela ? Je pense qu'il y avait toujours un vieux fond d'antisémitisme en France. Et puis la déportation des Juifs n'était pas héroïque comme celle des résistants. On faisait une différence entre ceux qui avaient risqué leur vie et ceux qui avaient été enlevés pour ce qu'ils étaient.

Croyez-vous à un « devoir de mémoire » ?
La mémoire, c'est fait pour demain, pas pour la victimisation. Je ne suis pas un héros, je suis seulement un grand-père qui parle aux enfants. Plus que de la quotidienneté des camps, qui n'est pas l'essentiel, j'essaye de leur expliquer ce que j'ai appris là-bas sur l'homme.
A Auschwitz, j'ai appris la tolérance donc développons-là. J'ai connu le racisme et l'antisémitisme, luttons contre. J'ai connu la désespérance donc ayons l'espoir chevillé au corps. J'ai été considéré comme au dessous de l'humanité donc donnons toujours à l'homme son statut d'homme...
Je ne viens pas comme un historien, ce n'est ni mon rôle, ni mon métier et j'ai été trop impliqué pour avoir le recul suffisant, le détachement nécessaire à un travail historique. J'essaye seulement de parler aux enfants de l'art de vivre ensemble. Et cela participe à mon sens du devoir de mémoire.
J'aime beaucoup cette phrase de Jean-Paul Sartre, que j'utilise souvent avec les enfants : « On ne te demande pas ce qu'on t'a fait mais ce que tu as fait avec ce qu'on t'a fait. » Je pense aussi à cette formule de Ricœur, « la mémoire n'a de l'intérêt que si elle se transforme en projet ».

Tzvestan Todorov a parlé de « concurrence des victimes », pensez-vous que celle-ci existe aujourd'hui ?
Dieudonné dit que les Juifs sont responsables du fait qu'on ne parle pas des Noirs donc il prône l'antisémitisme. C'est une logique étrange ! Mais cette réflexion est relativement partagée. Personnellement, je crois qu'il faut placer tout ça dans le domaine général de la barbarie humaine, en disant toutefois que la Shoah avait des spécificités. C'était une barbarie d'Etat, il y a eu des décisions de l'Etat, avec des lois votées ou promulguées. C'était aussi un génocide intelligent. Au départ, on tuait les Juifs dans des camions puis, après Wansee, on a décidé d'une façon organisée, rapide et peu chère de se débarrasser des Juifs. Enfin, pour la première fois, les victimes ont servi de matière première. De leurs cheveux, on a fait des tissus. De leurs dents et de leurs alliances, on a tiré des lingots d'or. Et les nazis ont même essayé de faire du savon à partir de la graisse humaine !
En dehors de tout ça, la Shoah s'inscrit dans la bestialité humaine. La barbarie a existé aussi au Rwanda, en Bosnie... La seule question qu'on peut se poser, ce n'est pas est-ce que cela va se reproduire mais quand cela va-t-il cesser ? Les cheminées des fours crématoires fument toujours.
A la lumière de ces génocides, on doit le respect de la dignité humaine à chacun, ce qui est plus important que l'amour même. L'amour seul ne suffit pas. Il faut avant tout respecter la dignité de l'autre. On ne peut pas aimer tout le monde ; on peut respecter tout le monde.

Faites-vous un parallèle entre les génocides soviétiques et les exactions des nazis ?
C'est la même barbarie pour moi. Je me suis intéressé au génocide soviétique au lendemain de la guerre. Le procès des blouses blanches*, qui étaient des médecins presque tous juifs, a été pour moi une prise de conscience politique : j'ai découvert l'antisémitisme de Staline. Le Goulag, je ne l'ai su que plus tard, ce n'était pas mieux qu'Auschwitz ! Ca participe de l'horreur. De toute façon, les miradors poussent partout dans le monde comme des champignons vénéneux. Partout où existe la soif du pouvoir. Mais je n'ai jamais vraiment compris l'antisémitisme de Staline. On dit qu'au moment où les Soviétiques ont libéré Auschwitz, il ne voulait pas qu'on dise que le camp était rempli de Juifs...
Les querelles qui ont existé pour déterminer qui des nazis ou des soviétiques avaient tué le plus ne sont que la preuve que les hommes déraisonnent... Quel est l'intérêt ? S'il n'y avait eu qu'un seul mort juif dans les camps nazis parce que juif, le crime, au sens de la morale, aurait été le même.

Qu'avez-vous pensé des commémorations du soixantième anniversaire de la libération d'Auschwitz ?
Je crois qu'aujourd'hui, la parole se libère. Les rescapés peuvent s'exprimer plus facilement qu'avant. Le soixantième anniversaire de la libération d'Auschwitz aura été la première et la dernière fois où on aura pu parler librement. Pour les 70 ans, nous ne serons plus là...
Pour certaines personnes, c'est sûr que « trop c'est trop ». Par exemple pour Dieudonné, on en a trop parlé ! Pour moi, non car c'est la dernière fois... Et puis on ne va pas parler seulement d'Auschwitz. Il y aura aussi des cérémonies pour la libération des autres camps... Et il faut tout de même rappeler qu'Auschwitz est le seul camp nazi où il y a eu un génocide ! Dans les autres, il n'y avait pas de chambres à gaz...

* Procès des blouses blanches : la police secrète accuse des chercheurs juifs d'avoir ourdi une conjuration pour éliminer les chefs du parti communiste.

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