L'enfant, le sage, Ho Chi Minh et Marianne
28/12/2002 02:27Jean Philippe Pierron
Professeur de philosophie, Jean Philippe Pierron a adopté une petite vietnamienne âgée de 2 mois. Il témoigne, avec ses mots, de sa découverte du rôle de père.
Dijon, un dimanche de Mars. Il fait soleil et elle vous attend sur le perron, avec un sourire d’une exaltation toute retenue. Vous, vous vous traînez, mi-las, mi-résigné, alourdi par un chagrin que vous ne voulez pas montrer, mais suffisamment présent pour qu’avec pudeur les amis détournent leur regard tandis qu’elle et vous crevez de n’avoir pas d’enfant et d’en avoir, peut être,…jamais !
Elle, elle est déjà mère. Vous ne le savez pas encore. Vous êtes père, et vous l’ignorez. Un coup de téléphone a suffi. Quelques secondes de cette voix électrique, et tout à basculé. Il a suffi d’un coup de fil pour cristalliser une attente morfondue en une espérance fiévreuse. Une minute pour contracter des années d’une interminable lenteur en un condensé d’énergie, en un précipité d’engagement. Elles sont étranges ces bascules de l’existence qui font passer d’une vie à une autre, radicalement autre. Discrètement, le presque rien d’une sonnerie téléphonique a permis que désormais il y ait le presque tout d’un avant et d’un après. Un rien a suffi. Un coup de téléphone.
Et puis, la voix du téléphone dit : « Un enfant vous attend. C’est une fille. Elle s’appelle Dang Phi ». Et tout va très vite. Les valises, les habits préparés pour un enfant dont on ignore la taille, le poids ; des coups de téléphone aux amis pour annoncer que « C’est une fille. Elle s’appelle Dang Phi. » Plus tard, quinze jours ont passé, vous êtes au Vietnam et on vous apprend, (vous êtes soudain inquiets, craignant d’être victime de quelque marché de dupe) qu’elle s’appelle en réalité Dan Xuan. Formidable lapsus, magnifique réalité, de ces erreurs qui ont un goût de fait exprès alors qu’il n’en est rien, la première chose que vous avez su d’elle, ce ne fut pas son nom mais celui de se mère de naissance, Dang Phi. Et elle est belle cette trajectoire impromptue allant du moment où nous inventons et où nous naissons comme parents jusqu’à cette autre rive nous faisant initier un secret dialogue avec ses autres parents. Impossible à contracter, incompressible histoire, l’avant et l’après se déclina déjà dans l’entre-deux des parents de naissance et des parents d’adoption.
Sur la route des interprètes qui traduisent la vie et la font passer, il y eut ensuite un vieux bouddhiste parlant français dans une langue précieuse, aux mots rares et choisis, sculptant son propos dans la finesse des mots humains. Dans le clocher d’une vieille pagode, assis au pied de la cloche du temple qui porte les marques des quatre points cardinaux, comme pour vous parler de la direction à prendre, le vieux vous traduit son prénom. Dan Xuan. Ensemble le printemps. « Vivons ensemble le printemps ! » Nous sommes en Mars, bientôt le vingt et un.
Autre jour, autre lieu, autre monde, le jour de votre rencontre. Vous attendez dans la salle d’une officialité de province, seuls. Sur une armoire quelque peut défraîchie trône un buste en plâtre royalement fleuri, celui d’Hô Chi Minh. Les passeurs seront politiques cette fois, les autorités du comité populaire. Le décors est en place : oranges et eaux minérales sur les tables. Il ne manque que les acteurs. Les rôles sont distribués : le président du comité et son adjoint, la secrétaire, la directrice de l’orphelinat qui est aussi sa tutrice, l’interprète. Il ne manque que l’actrice principale. Vous attendez. Vous ne maîtrisez plus rien, depuis longtemps d’ailleurs. Adopter c’est aussi cela, s’abandonner, perdre l’initiative et risquer le refus ! Une crainte subite monte en vous. Et si elle pleurait dans vos bras ? Et si elle ne voulait pas de vous ? Et si elle ne vous adoptait pas ? Et si… Car adopter c’est s’adopter ! Vous, vous avez le trac du premier rendez-vous, allant et venant de la salle officielle aux toilettes publiques. Et dans la déconfiture de votre personnage sérieux et lisse de père tout neuf, elle est arrivée presque par surprise, déroutant toutes vos prévisions. Tant attendue et pourtant inattendue. Assise à l’arrière d’une motocyclette conduite par le jardinier de l’orphelinat, véhicule qui lui tient lieu de carrosse (et si cette histoire était un conte de fée ce qu’elle n’est pas), sa nourrice la serre dans ses bras. Dans son bonnet de laine et sa turbulette rosâtre, elle est sale, elle est belle.
Retour en France. La greffière du tribunal de grande instance vous demande d’inscrire son nom, pour le fichier national de l’état civil. Vous avez choisi de conserver son prénom, petit bijou que lui a donné sa mère de naissance avant de la confier à l’adoption. Vous lui accolerez un prénom français. Elle s’appellera Lise-Dang-Xuan… sauf qu’il paraît qu’il y a un tiret de trop pour l’administration. Un tiret, c’est possible ; deux, non ! Son prénom résume son histoire. Une histoire qui n’est pas compliquée, mais simplement complexe. Or les services de l’état civil n’aiment pas le complexe. Ils veulent du simple, voire du simplifié. Il faudrait tirer un trait sur le tiret, tirer un trait sur son commencement. Sous les auspices de Marianne, la figure asexuée de la République, un jugement d’adoption plénière la déclare alors née de vous. Effaçant son histoire dans une amnésie volontaire, le droit et la loi miment une filiation sans engendrement. Dans votre généalogie familiale, elle prend une place de plein droit, de droit plein, mais au prix d’une mémoire quelque peu confisquée, d’une genèse rafistolée. Elle est déjà le remue ménage de vos héritages et de vos destins généalogiques, de vos histoires de famille qui ont un goût de famille à histoires… comme toutes les familles.
Aléas, aléatoires, tous ces moments par où la vie trouve à se faufiler, font qu’elle a fini par vous croiser sur sa route. Il a fallu s’abandonner pour la laisser parler. Elle a pris la parole. Vous l’aviez longtemps cherchée. Vous avez fini par vous trouver !
Voir aussi : Une nouvelle vie pour un grain de riz
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