« Jeunes Hommes, 20 ans, cherchent avenir »

06/10/2004 08:42Marion TouboulKosovo Typo
Avec quatre autres jeunes scouts chalonnais, Marion Touboul est partie cet été à la découverte du Kosovo. Le mois dernier dans ces colonnes, elle racontait le quotidien des jeunes Roms et Serbes, minoritaires dans cette province à majorité albanaise. Dans le second volet de son récit, elle dépeint aujourd’hui les espoirs et frustrations des jeunes Albanais, majoritaires, mais aussi des Roms. Beaucoup de choses les séparent, mais une les réunit : la peur de l'avenir...

Cinq ou six personnes, pas plus, serrées les unes contre les autres, tout sourire. Placardée sur les murs, la photographie en noir et blanc se distingue parmi les vingt autres qui l'entourent. « C'était à un rassemblement scout avec les Roms et les Serbes de Plemetina ». Kushtrim a 18 ans, il est Albanais et vit à Obilic, une ville à quelques kilomètres au sud de Pristina.
Un couloir sombre, des canapés, deux guitares électriques appuyées à un ampli rudimentaire, une musique assourdissante : « Bienvenue dans notre Quartier Général ! C'est là qu'avec la bande on se retrouve les soirs ». A côté de Kushtrim : Safet, Blerton, Cipi, Faton... tous ont une vingtaine d'années et sont de jeunes chefs scouts : ils organisent chaque dimanche des activités pour quelques jeunes de la ville.
Silencieux, dépouillé, on comprend que l'endroit soit devenu leur point de chute. Une maison comme une parenthèse dans un quotidien souvent morose. Demain certains iront construire des maisons pendant que d'autres rendront visite à leur famille, mais la plupart resteront à Obilic, arpentant la rue principale, s'arrêtant ici et là dans des cyber-cafés. « En septembre, je reprends mes études. Mais moi ce que je voudrais c'est être guitariste professionnel et ici c'est impossible »...
Le lendemain est encore loin, ce soir on chante un peu, on rit beaucoup, on boit à la santé du Kosova (petite nuance d'appellation propre aux Albanais).
« Avant, cette maison appartenait à un Rom, raconte Kushtrim. C'est un ami à nous, lui aussi est scout dans son village. Mais en mars dernier, avec les émeutes*, sa famille et lui ont dû plier bagages. Cela devenait trop dangereux pour eux. Et comme leur maison allait être incendiée, ils ont préféré nous en faire cadeau ».
Un cadeau un peu spécial d'un jeune Rom qui désormais vit enclavé avec les siens non loin de là, à Plemetina.
Kushtrim ne sait pas trop quoi penser de toutes ces haines, mais ce dont il est sûr c'est qu'il ne pourrait pas vivre à Plemetina. « Là-bas y'a vraiment rien à faire, même pas de magasins, de cyber-cafés... ».
De fait, il sait qu'à 20 ans son quotidien pourrait être bien pire s'il était Rom ou Serbe, s'il faisait partie du peuple minoritaire ....

Plemetina, même constat

A peine deux kilomètres séparent Obilic de l'enclave de Plemetina, réservée de facto aux Serbes et aux Roms. A mi-chemin, une impressionnante centrale électrique qui crache son venin toxique. A croire qu'elle sert de frontière... Une barrière entre deux mondes, deux ethnies qui s'ignorent, les Albanais d'un côté, les Serbes -avec les Roms- de l'autre.
Aucune force internationale, aucun militaire ou gendarme ne protège l'accès à Plemetina. L'allée principale est jonchée de sourires d'enfants, de femmes, de regards vifs, curieux, car il est rare ici de voir des visages inconnus.
Driton, Sami et son frère Faton, trois jeunes Roms nous ouvrent leur porte, et avec elle leur univers, leur vie. Mélange de calme et de mouvement, la maison est d'un charme unique. Posée sur l'étagère, une carte postale de Paris rompt l'authenticité du salon. En juillet, Sami et Driton sont allés en France en tant que chefs scouts dans des groupes français. Une expérience ni vraiment triste, ni vraiment heureuse, juste l'impression de ne pas avoir trouvé sa place dans un monde trop moderne. Il y a trois ans, avec l'aide d'une ONG*, tous les trois ont créé le premier groupe scout de Plemetina. Il compte aujourd'hui une quarantaine d'enfants âgés de 7 à 14 ans. Une échappatoire inespérée pour tous ces jeunes cantonnés dans leur enclave.
« Le scoutisme occupe les enfants et c'est ce qui nous a permis de faire la connaissance de Kushtrim et des autres, les chefs scouts d'Obilic » explique Sami. « Cet été on avait un beau projet avec eux : on voulait que les enfants des deux groupes se rencontrent et passent quelques jours ensemble dans les montagnes du Kosovo, un endroit magnifique ».
Mais après les émeutes de mars, les deux villages ont dû renoncer à partir ensemble. « A Plemetina, les familles se sont renfermées et ont refusé que leurs enfants rencontrent des Albanais de leur âge ».
Pas facile pour Sami, Driton et Faton qui avaient eu la folie d'y croire. Ici, 20 ans ce n'est pas le plus bel âge.

Héritiers d'un passé guerrier

Qu'ils soient Roms, Serbes ou Albanais, tous portent les séquelles de la guerre qui frappa leur pays dix ans durant (de 1989 à 1999) et dont ils ne purent être, dès l'âge de 5 ans, que les spectateurs impuissants. Aujourd'hui Sami aimerait laisser la haine pour les Albanais à la génération qui le précède – elle a sans doute ses raisons - pour faire enfin table rase du passé.
Voilà peut-être le message qui se cache derrière l'attention qu'ils portent tous aux enfants : ne pas faire subir aux plus jeunes le poids du passé.
Sami aura finalement trouvé un bus pour emmener les jeunes de son groupe quelques jours en camp et, à défaut des enfants albanais, leurs chefs scouts sont venus. Des montagnes, une rivière, un ciel dégagé, c'est pour certains une découverte, la première fois qu'ils sortent de l'enclave.
Un interstice de liberté à la fois beau et inquiétant. Quel avenir s'offre à ces jeunes qui, au quotidien, sont anéantis par la peur de sortir de chez eux ?
 
Un avenir qui ne dit pas son nom.

Pour tous, la fin du tunnel est encore loin. Ils cherchent leur direction : doiven-ils partir pour vivre ailleurs un quotidien probablement tout aussi misérable ? « A mon âge, mon frère est parti en Allemagne, il a dû trimer des années et des années pour s'en sortir. Moi, je n'en ai pas envie ». Du haut de ses 1,65 m, Sami est trop attaché à sa famille, à sa tradition orientale pour s'adapter au mode de vie moderne où « tout va trop vite ».
Alors rester ? Pour quoi faire? Des études ? A quoi bon, sans travail. Des questions déchirantes sans cesse repoussées au lendemain, jusqu'au jour où le grand saut dans l'inconnu s'impose.
En attendant de trouver ses réponses, Kushtrim s'évade en pinçant les cordes de sa guitare... « Plus tard, je serai le nouveau Jimi Hendrix »...

* En mars dernier, deux enfants albanais se noient dans une rivière du Kosovo. Des enfants serbes sont soupçonnés de les y avoir poussés. L'affaire est du pain béni pour les partis nationalistes des deux bords à l'affût de prétextes pour attaquer de nouveau l'Autre : les Albanais attaquent les Serbes et les Roms (une minorité qui s'est rapprochée au fil du temps des Serbes), qui ne tardent pas à répliquer. La formule fonctionne, le Kosovo retombe dans le chaos de la guerre. Bilan officiel : 19 morts et plus de 900 blessés.

* l'ONG s'appelle Balkan Sun Flower. Par le biais de ses volontaires, elle tente d'aider les jeunes en leur donnant accès à des activités, en les faisant se rencontrer.

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