Iran, vingt-huit ans après....

11/06/2007 09:22
Yann Richard est spécialiste de l'Iran et professeur à la Sorbonne Nouvelle. Il publie en 2006 L'Iran, naissance d'une république islamique aux éditions de la Martinière. 28 ans après la révolution khomeyniste, où en est ce pays que beaucoup nomment dictatorial, l'islam politique a-t-il un avenir, le président Ahmadinejad qui veut doter son pays du nucléaire est-il une menace pour la paix... et les femmes entre liberté et tchador seront-elles l'avenir de l'Homme ?

La république islamique d'Iran est-elle une dictature ?
Le terme dictature suggérerait qu'il y ait un despote au pouvoir, ce qui n'est pas le cas. Il y a en Iran des groupes d'intérêt divergents, qu'on pourrait qualifier de « féodalités », au sens où ils n'obéissent à aucune autorité supérieure et génèrent une grande corruption.

La république peut-elle s'écrouler à court terme ?
Depuis la révolution islamique, il y a 28 ans, tous les immigrants que j'ai vu fuir le régime, communistes, libéraux, monarchistes, disaient tous : « Dans 3 mois, le régime va s'effondrer, on va rentrer ». Or il a tenu. Aujourd'hui il est très affaibli, les dirigeants n'ont pas assuré de relève. La population veut juste être tranquille, elle souhaite un redémarrage économique, car il n'y a pas de plan, tout repose sur le pétrole. La pression idéologique est compensée par l'accès aux médias extérieurs, comme les antennes satellites ou internet, qui permet aux jeunes d'écouter de la musique et de voir des films occidentaux. Ils ne veulent plus entendre parler de l'islam politique, ce qui est un grave échec pour le régime.

afp : behrouz mehri : homme brandissant un portrait de khomeyni, lors des cérémonies marquant le 18ème anniversaire de sa mort au mausolée de téhéran, le 3 juin 2007. L'islam est-il obsolète ?
L'islam reste à la base de la culture iranienne et il peut s'adapter. Ce que les Iraniens rejettent, c'est surtout l'utilisation excessive de l'islam par un régime qui ne respecte pas les buts initiaux de la République islamique : les libertés individuelles, la justice sociale, l'intégrité des dirigeants. Ils veulent donc, contre les slogans du régime, séparer le religieux du politique.

afp : behrouz mehri : président mahmoud ahmadinejad Ahmadinejad est-il dangereux ?
Méfiez-vous des étiquettes toutes faites. Ahmadinejad a été élu par défaut un peu comme Chirac en 2002, par rejet de son concurrent Hashemi Rafsanjani, responsable d'assassinats politiques d'intellectuels, et corrompu. Ahmadinejad est un ancien milicien qui a une vue simpliste du monde. L'acharnement contre lui des médias occidentaux l'a rendu plus important qu'il n'est en réalité.

Le guide de la révolution (le plus haut hiérarchique dans l'état) peut-il le démettre de ses fonctions ?
Il y a deux procédures possibles pour destituer le président, dont celle qui fut appliquée en 1981 pour le premier président de la république islamique, l'autre procédure est de raccourcir son mandat pour faire coïncider, comme en France, les élections présidentielles et législatives.

Est-ce que l'Iran reconnaît l'état d'Israël ?
Avant la révolution, il y avait une reconnaissance de facto, qui a été dénoncée. Il n'y a pas d'antisémitisme virulent en Iran où la communauté juive est reconnue officiellement. Le précédent président de la République islamique iranienne a répété que son pays reconnaîtrait Israël dès lors qu'il y aurait un État palestinien qui reconnaîtrait l'État hébreu.

afp : patrick baz Où en sont les Droits de l'Homme ? Et la condition de la femme ?
Il y a beaucoup de chemin à faire dans ce domaine, malgré les engagements de la République islamique. L'Iran reconnaît les droits civiques des femmes dans la constitution, contrairement à certains pays musulmans alliés des Américains comme l'Arabie. Mais l'égalité juridique n'existe ni pour les femmes ni pour les minorités non musulmanes, les juifs, les zoroastriens, les chrétiens et encore moins pour les bahâ'is dont l'existence même n'est pas reconnue
Une grande juriste iranienne, Shirine Ebadi, a fait du combat pour les droits des femmes et pour ceux des minorités religieuses un thème de mobilisation et a reçu le prix Nobel de la paix en 2003. Les jeunes iraniennes sont toutes scolarisées et les filles font plus d'études supérieures que les garçons, ce qui entraîne une meilleure insertion dans la vie professionnelle. Elles ont beaucoup moins d'enfants qu'auparavant, en moyenne 2 par femme, suite à des campagnes en faveur du contrôle des naissances. Les rapports familiaux sont en voie de changement radical. Dans la société traditionnelle, la femme n'avait d'activité qu'à son foyer.

Comment est traitée la question de l'homosexualité ?
Comme chez nous il y a une cinquantaine d'années, la culture traditionnelle n'accepte pas l'homosexualité et le droit d'homosexualité n'est pas reconnu. Cependant il y a toujours eu beaucoup d'homosexualité surtout dans les milieux cléricaux en Iran, dans les milieux soufies on le justifiait par une raison métaphysique, certains jeunes garçons étaient idéalisés car on voyait en eux la beauté de Dieu. Dans la littérature persane classique il y a une manière très particulière de banaliser l'homosexualité car le persan n'a pas de masculin ni de féminin et parfois « la mignonne » est en fait « le mignon ». L'homosexualité n'a jamais pu s'afficher librement en public. Le Shah a eu à 19 ans un compagnon suisse, Ernest Perron qui était le fils du jardinier de son collège et qui est resté une vingtaine d'années à Téhéran. Les premières épouses du Shah s'en sont plaintes, il s'est fait renvoyer par la suite après avoir laissé entendre à l'ambassadeur britannique qu'il pourrait faire du lobbying auprès du Shah pour certaines affaires. Mais j'ai maintenant la certitude que le Shah a eu cette période homosexuelle, bien qu'il soit très attiré par les femmes, il était peut-être bisexuel. Et aujourd'hui c'est un crime punit de lapidation ou de pendaison.

afp : gabriel bouys : l'avocate iranienne shirine ebadi Comment avez-vous vécu la révolution ?
J'étais à Téhéran et j'ai participé aux énormes cortèges qui traversaient la ville. Il y avait beaucoup de joie à ce moment, mais il y eut aussi des heurts sanglants. L'Iran vivait une période de troubles, on sait qu'il y a eu des bavures dans les villes de province comme des tirs de chars dans la foule. Le clergé encadrait la population partout, et avant même que Khomeyni ne rentre en Iran pour prendre le pouvoir, des régions entières étaient sous contrôle des comités islamiques, en particulier autour d'Ispahan. La révolution dura six mois environ, marqués par une grande tension et une grève générale, avec la mise en place de circuits commerciaux parallèles pour assurer le ravitaillement de la population. Quelques jours après la victoire de la révolution, un milicien a sonné à ma porte et m'a demandé de venir pour une réunion de quartier. J'y suis allé et j'ai assisté à quelque chose de tout à fait intéressant : on répartissait les veilles de nuit entre les volontaires ; on faisait ouvrir les coffres de voitures, des citoyens armés assuraient l'ordre dans leur quartier.

afp : henghameh fahimi Votre avis sur le problème nucléaire ?
Il n'y a pas de raison qu'on commence à démanteler un début d'arsenal nucléaire iranien maintenant, alors qu'on laisse Israël ou le Pakistan détenir des bombes atomiques opérationnelles. La guerre froide est finie, il faudrait que les grandes puissances entament une politique de dénucléarisation mondiale prévue dans le traité de non-prolifération. Il y a des gens en Iran qui souhaitent l'affrontement, et si les Américains attaquent, ils risquent de renforcer les extrémistes. Cela aurait des conséquences dramatiques dans le monde musulman.

Ruhollah Khomeyni (1902-1989). Chef religieux et homme politique iranien. À la suite de la révolution de février 1979 qui renversa le chah, il instaura une république islamique en Iran

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