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Il n'est Jamait trop tard
12/12/2006 14:30Propos recueillis par Sophia SANCHEZ, Pauline BEIS et Emmanuelle ALFEEF
C'est au bar « Le Quentin » à Dijon que nous avons rencontré Yves Jamait. L'homme nous attendait la casquette visée sur la tête, cigarette au coin du bec. Une silhouette plus que jamais familière pour un chanteur de plus en plus demandé. Nous l'avons accompagné, le temps d'une tournée de panachés, dans le tourbillon de sa nouvelle vie d'artiste à succès, de Zénith en Olympia et de verres en vers.
C'est plutôt drôle de faire une interview dans un bar. Que représente ce lieu pour vous ?
Je fais ça ici tout simplement parce que ce n'est pas loin de chez moi, on est sûr que je sois là. Je n'ai pas de véhicule. On a une seule voiture à la maison et c'est ma femme qui l'a.
Ce n'est pas aussi un peu pour l'ambiance ?
Oui, je suis plutôt à l'aise dans un bar !
Et pourquoi pas à l'Univers (ndlr le bar qui a fait connaître Jamait à Dijon et que l'artiste cite souvent dans ses chansons) ?
Parce que c'est plus loin ! En plus, il ouvre à 17H30, si le patron a mal dormi ça peut être 18H voire 18H30 c'était moins évident à caser un rendez-vous là-bas.
Etes-vous allé au lycée à Dijon ?
Je n'ai jamais eu le temps d'aller au lycée. Je suis désolé. (Rires) J'ai arrêté en 5e. J'ai appris la cuisine pendant 2 ans au lycée le Castel, mais ils ont fini par me virer. À l'époque, on manifestait contre la réforme Haby. La grève a duré trois semaines et je l'ai faite deux mois. Apparemment ce n'était pas légal.
Qu'avez-vous fait alors ?
Juste avant ça, j'avais décroché un boulot vers Vannes. Là, j'ai rencontré des gens qui avaient 18-19 ans qui étaient plongeurs, animateurs, qui faisaient un peu de musique. Ces gens-là parlaient de politique. Ils m'ont fait une relecture de Maxime Leforestier. Moi, qui avait quinze ans et demi, qui étais plutôt dans le délire mobylette et boom, je me suis dit : « oh là là je suis peut-être un peu con, il faut que je fasse quelque chose ! »
Ça vous a inspiré ?
Je ne dirais pas « inspiré » mais « éveillé ». Ça a éveillé quelque chose en moi. Une envie de savoir. Mais quand tu commences à avoir ces réflexions à 16 ans, tu ne sais pas par quel bout le prendre. Et à force de le prendre par des bouts, j'ai dû attendre l'âge de 37 ans pour faire quelque chose de ma vie.
Vous regrettez de ne pas être allé au lycée ?
Bien sûr ! Je le regretterais jusqu'à la fin de mes jours. Cela dit je suis totalement impuissant devant mes enfants pour les inciter à aller au lycée. Je leur dis simplement : « Vous ne bossez ni pour les uns, ni pour les autres, mais pour être moins cons. » ce qui est intéressant c'est d'apprendre pour soi, pour s'enrichir. Mais cela dit avec le recul, je trouve que j'ai eu un beau parcours.
Justement, parlons un peu de votre parcours. Au début vous avez commencé avec un groupe ?
Oui, à 20 ans. Ça s'appelait « L'Adam de sagesse », on n'a fait qu'un seul concert ! Je n'ai jamais refait de musique jusqu'à l'âge de 37 ans. Mais j'ai continué à écrire des chansons. Je le faisais pour des potes, le soir, bourré. À 37 ans j'ai rencontré François Cogné dans le cadre d'une formation d'entreprise dans laquelle je travaillais. Il faisait un peu de musique, il venait de Bretagne, il ne connaissait personne à Dijon. Moi je lui ai dit que j'écrivais quelques chansons. Ça a commencé comme ça. On enregistrait des trucs, pour les montrer à nos gamins, mais ça n'avait vraiment aucune prétention.
Quel public attendiez-vous à avoir au début ?
Franchement, je pensais avoir des gens comme moi qui aimaient la chanson française. Qui avait à peu près mon âge. Mais des gens de tous les âges sont venus, dès le début, dès qu'on a eu 20-30 personnes. Ils arrivaient en famille ! Plus tard quand on a fait la première fois le grand théâtre à Dijon, un mec d'une vingtaine d'années est venu me voir et m'a dit : « Je suis venu avec mes parents et mes grands-parents. » Moi je n'étais jamais allé à un concert avec mes parents et mes grands-parents. J'étais agréablement surpris. Je travaille plutôt sur l'émotion et je suis content de voir que quelque soit l'âge, il y en qui vienne avec des casquettes avec les paroles des chansons dessus !
Le public jeune vous suit ?
Les plus jeunes déplorent parfois que mes spectacles se fassent assis. J'aime bien les concerts assis, parce que je trouve qu'on se met vraiment dans un spectacle. Des fois je ne peux pas en placer une quand les gens sont debout. (Il se met à agiter frénétiquement des bras.) Mais, je ne cherche pas à plaire aux jeunes plus qu'aux autres. Comme disait Desproges : « Aujourd'hui, on demande tout le temps "Qu'est-ce que vous avez fait pour les jeunes ?" » C'est énervant. Être jeune n'est pas un statut en soi. C'est un statut dans le sociétal mais ce n'est pas un statut d'être « bien » ou « pas bien ». Y'a des jeunes fachos ! C'est comme les vieux, y'a des cons, y'a des moins cons. J'ai la chance d'avoir un âge où je peux être autant pote avec quelqu'un qui a 70-80 ans que pote avec quelqu'un qui a 20 ans. C'est agréable.
Qu'écoutez-vous comme musique ?
98% de ma discothèque c'est de la chanson française. Ça va vraiment dans tous les sens. Je peux autant écouter Yvette Guilbert aujourd'hui que -M- ou Sanseverino. Je me tourne pas mal vers les vieux, j'ai l'avantage d'avoir l'âge d'avoir de la nostalgie. De temps en temps, je trouve ça agréable. Je n'écoute pas ce qui est mode parce que c'est mode. Je suis pas hyper fan de ce qui est anglo-saxon en général. Je crois que ça vient de ma lassitude de « yeah, yeah, yeah ».
Quel est votre meilleur souvenir de concert ?
J'en ai pas mal, maintenant. Un des plus beaux reste quand même le théâtre à Dijon. Ma mère m'y emmenait quand j'avais 10-11 ans voir Carmen, Faust, Le barbier de Séville. Ma mère aimait bien l'opéra et louait des places à l'année tout en haut, au troisième étage. Alors, me retrouver dans ce lieu de musique c'était émouvant. C'est la première fois qu'il y a eu une reconnaissance du public dijonnais à notre égard. En plus, ma mère était dans la salle, elle ne m'avait jamais entendu.
Et Dijon dans tout ça ?
La chanson « Dijon » fait qu'on connaît mon rapport à cette ville. Je l'ai haï, aimé, haï, aimé et puis en vieillissant – ça fait 45 ans que j'habite ici – je me rends compte qu'il n'y a que là que je suis bien. C'est surtout ça. C'est un constat avant d'être une preuve absolue d'amour. Chaque fois que je reviens, putain, je suis content ! Je l'aime plus aujourd'hui que je ne l'aie aimé quand j'étais plus jeune. Ça, c'est clair !
Pensez-vous qu'elle ait changé ?
J'ai l'impression. L'âge fait que je sors beaucoup moins. Avant, il y avait des problèmes de répression. On n'aurait jamais dit que c'était une ville universitaire à une certaine époque parce qu'il n'y avait pas un bus après 20 H pour redescendre du campus. J'ai découvert une ville universitaire en 1987 quand je suis allé à Montpellier ! Pourtant, Dijon appartient autant à ceux qui traînent au Baresey avec leur chien qu'à ceux qui y habitent. Elle n'appartient pas qu'aux grands pontes, elle appartient à tout le monde.
Qu'est-ce qui vous plaît dans cette ville, quel quartier, quel monument ?
La rue Berbisey, le marché, c'est vraiment les deux endroits qui me plaisent bien. L'ambiance est formidable. Le mélange des gens. La rue Berbisey n'arrête pas de vivre même le dimanche. J'ai habité dans une petite rue à côté de la rue Berbisey, j'ai donc pas mal fréquenté les bars de cette rue. Quand j'avais 7-8 ans, cette rue était noire. Y'avait un lampadaire. Tout le monde disait que c'était un lieu mal famé, il y avait des Arabes, des Espagnols, des Portugais. Il y avait un mélange de population ! Pour moi, Dijon est là !
Et l'évolution de la ville, la nouvelle politique de la ville ?
Je suis plutôt favorable à ce que fait François Rebsamen. (Maire depuis 2001). On se connaît, on s'apprécie. Ce ne serait pas mentir de dire que je suis plutôt un mec de gauche. Ça m'a fait plaisir qu'on sorte de cette monarchie. Mais cela dit, je ne voudrais pas non plus que s'installe une monarchie de gauche. Rebsamen avait dit qu'il ne ferait pas un socialisme de ville, mais une politique DE ville. Et je trouve qu'il a tenu sa promesse. Forcément, il y a des gens qui trouvent que certaines choses sont contestables là-dedans. Dans ce que je vois, elle m'est plus agréable à vivre. L'ouverture est plus sympa par rapport à l'étouffement qu'on a connu.
Elle vous paraît donc moins bourgeoise qu'avant ?
Ah ! Elle le sera toujours ! Et puis qu'elle le reste, c'est l'élégance qu'on peut lui accorder. Mais que cette bourgeoisie ne soit pas lourde. Je n'appelle pas à une ouverture punk non plus (rires).
Vous parliez du maire de Dijon François Rebsamen, est-ce que vous êtes un chanteur engagé ?
Non. J'ai cessé pendant un moment de clamer mon innocence. (Rires) Non je déconne ! L'impact de la chanson « Y'en a qui » sur le premier album a un peu occulté les autres chansons. Il peut y avoir des aspects sociaux dans mes chansons, mais ce qui m'intéresse en premier c'est l'émotion. Que ce soit un énervement, une tendresse, une peur. Y'a pas de réflexion philosophico politique dedans. C'est plus du « putain, fais chier, ça m'énerve ! » Je fais du spectacle je ne fais pas de la politique.
Pourquoi vos chansons parlent-elles énormément d'alcool ?
Si par exemple on prend quelqu'un sur une journée ordinaire qui rencontre deux ou trois amis. Disons qu'ils vont boire l'apéro en sortant du boulot. Si on fait le compte, ils n'en parleront pas beaucoup, mais l'alcool sera omniprésent. Moi pour le dire dans une chanson, je suis obligé de montrer qu'elle est là. Si je veux planter un décor, l'alcool est là. Après je fais des chansons sur l'alcool, sur l'ivresse, sur l'ivrognerie que tout le monde a l'air d'ignorer aujourd'hui et qui apparemment font encore des dégâts ! Moi j'ai vécu comme ça, j'ai eu des potes comme ça et je n'ai pas eu la sensation d'avoir été seul dans la partie. Je le raconte, mais ce n'est pas pour en faire une apologie. L'alcool fait partie de notre vie. C'est comme pour la cigarette. Je suis désolé qu'on ait enlevé sa clope à Lucky Luke mais je ne veux pas être dans le politiquement correct. Je suis désolé qu'ils fassent bientôt les bars sans tabac. Le bar restait quand même un des derniers lieux sociaux où des gens vraiment totalement différents se voyaient, éventuellement se mettaient un coup de poing sur la gueule. Mais au moins ils se voyaient ! Bientôt même le couloir de la mort sera non fumeur !
Votre deuxième album est-il vraiment plus sombre que le premier ?
C'est en tout cas ce que j'ai dit à sa sortie parce que je le pensais comme ça. Je ne sais plus maintenant. Il y'a plus de chansons sur le second. Et comme j'ai l'inspiration pas très optimiste, je fais plutôt des chansons « plombantes » en général. La vie en tout cas n'est pas d'une joie profonde en tout cas selon moi. Voilà, je m'étais dit que sur 15 chansons, y'a moins de chansons où on va se fendre la gueule. Mais apparemment ce n'est pas forcément ressenti comme ça.
Pourquoi l'album s'appelle-t-il « Coquelicot » ?
Déjà parce qu'une de mes chansons s'intitule « Coquelicot ». En même temps, c'est un mot que j'aime bien en bouche. J'aimais l'idée que ce soit une fleur qu'on n'offre pas en général. Même si depuis on m'en offre régulièrement. (Rires) C'est une fleur qui est fragile et en même temps robuste. Elle se met rarement en pot. C'est le rouge de la révolte aussi et ça me fait penser au sexe d'une femme. À chaque fois que je dis ça, on me regarde un peu bizarrement. (rires) C'est la chanson la plus coquine qu'il y ait dans l'album. Ça englobait pas mal de choses.
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