François Rebsamen, maire de Dijon et citoyen républicain !

28/12/2002 02:26Eddy Petit
Interview de François Rebsamen, maire de Dijon, réalisée entre les deux tours des élections présidentielles 2002.


Un an après avoir fait basculer la ville de Dijon à gauche, quel bilan faites-vous ? C'est d'abord fatigant et usant quand on travaille beaucoup mais ça, c'est personnel. C'est passionnant, captivant parce qu'on a la possibilité d'agir sur le concret et la vie des gens. Toutes les décisions que l'on prend ou que l'on ne prend pas, ont un impact précis sur la vie, l'environnement ou la sécurité des gens. Un an après donc, je dirai une expérience à poursuivre. D'ailleurs je vais le faire !

Vous avez à plusieurs reprises organisé des rencontres  avec les habitants des quartiers de Dijon. Qu’en avez vous retiré ? D'abord ce qui m'a le plus surpris c'est la participation des gens. J'ai souhaité présenter le budget de la ville de Dijon et les orientations, les dossiers qui les concernent, les réalisations qui vont sortir toute l'année. J'ai été au contact de la population. On a fait 8 réunions de quartier et de présentation et chaque fois il y a eu plus de monde que l'on en attendait. Il y a eu plus de 4 000 personnes à ces réunions de quartier. Les gens ont donc besoin de voir leurs élus. Ils ont besoin et envie de proximité de leurs élus. Ensuite, il faut toujours faire appel à l'intelligence des gens, parce qu'on en apprend beaucoup, y compris dans ces réunions en écoutant ce que les habitants on à vous dire, ce qui marche ou marche pas… Si j'avais à tirer une leçon de ces réunions, celle que j'ai faite d'ailleurs, c’est de les reproduire chaque année parce que cela permet un échange concret avec les habitants.

Suite aux résultats du premier tour des élections présidentielles vous organisez ce soir un « forum républicain. » Qu’en est-il ? Il ne s'agit pas de la vie municipale. Il s'agit des grandes orientations nationales. Nous sommes à l'heure d'un choix, un choix de société important. Comme les autres, enfin je l'espère, la plus grande majorité des Français en tout cas, j'ai été plus que troublé par les résultats des votes et moi, homme de gauche je vais appeler à faire barrage à l'extrême droite. Ce n'est pas surprenant en soi mais ça veut dire concrètement que ça va se traduire dans l'urne par un bulletin de vote « Jacques Chirac. » Je vais vous faire un aveu : je l'aurai difficilement imaginé ! C'est pour cela que je pense qu'il est important que j'explique pourquoi je vais faire ça et que j'entende ce que les gens ont à dire. Il n’y a pas 20 % de fachos dans ce pays. Il y a des gens qui ont des souffrances, des gens qui ne sont pas informés, je pense que la plus grande pauvreté c'est l'ignorance. Il est donc important de discuter, d'essayer d'élever le niveau de conscience des habitants d'une ville.

L’ignorance est-elle la seule cause de la montée de l’extrême droite d’après vous ? Non l'ignorance a beaucoup à voir dans le vote « Le Pen » mais il y a beaucoup de facteurs responsables de cela. La mauvaise campagne de la gauche et sa division par exemple... Mais s’il y avait eu un deuxième tour « Chirac-Jospin », 15 jours après les élites auraient déjà oublié les 20 % de voix pour l'extrême droite. C'est ce qui ce produit à chaque fois. Cette fois-ci ils ne peuvent pas l'oublier et il faut concrètement voir  pourquoi il y a dans ce pays 20 % de gens qui votent pour Le Pen et trouver comment limiter cela le plus possible. Pour moi, la réunion (ndlr forum républicain) c'est pour transformer le vote de dimanche prochain en un referendum pour la République, pour rappeler nos valeurs qui sont celles de la République française, liberté, égalité, fraternité. Et ces valeurs-là,  il faut qu'elles soient partagées plus que par le plus grand nombre. C'est montrer aussi l'erreur, c'est démonter le vote Le Pen ; c'est expliquer que cet homme est un des grands falsificateurs actuels. Tout son programme c'est en fait apporter le malheur aux faibles, aux pauvres et aux petits gens alors qu'il dit le contraire. Il y a un besoin d'explication.

Durant la campagne, le thème récurant a été l'insécurité. Vous avez été directeur de cabinet au ministère de l'intérieur, charge de la sécurité et de la police au sein du PS alors d'après est-ce qu'on assiste ou pas à une montée de l'insécurité ? Il n'y a pas, comme ça a priori une France qui est menacée à chaque moment, à chaque coin de rue mais il y a un problème d'insécurité dans les grandes villes et l'image répandue complaisamment par les médias tous les soirs à travers la France entière, pénètre dans tous les foyers. C'est comme ça qu'on se retrouve avec des communes rurales où le seul élément d'insécurité qu'il peut y avoir le samedi soir c'est deux jeunes qui crient un peu fort. C'est tout ce qu'il peut y avoir mais les gens ont eu peur parce que les médias sans aucunes précautions ont fait 20, 25 minutes tous les soirs sur le sujet. Ca ne veut pas dire qu'il ne faut pas traiter le problème de l'insécurité et notamment de ces jeunes multirécidivistes dont on ne sait pas quoi faire, dont on ne sait pas comment les traiter. En la matière, pour ces jeunes ce n’est pas la prison qui est la solution mais bien évidemment pour ceux qui arrivent, la prévention l'explication, le niveau scolaire etc. Mais pour ceux qui sont aujourd’hui multirécidivistes, il faut en faire quelque chose. Moi je m'interroge sur l'impact supplémentaire qu'a eu la disparition - je sais que ça va choquer les jeunes qui eux n'ont pas besoin de cette formation mais il y en a d'autres qui en ont besoin - la disparition de la conscription pour le service national. Et je pense qu'on n’a pas fini de voir les dégâts, notamment avec les jeunes qui sont aujourd'hui en situation d'exclusion totale, en rébellion,  en révolte. Il faut trouver le moyen de traiter ces 10 000 jeunes autrement que de les mettre en prison. Mais il faut trouver le moyen de les traiter sur l'ensemble du territoire. C'est à peu près 8 000, 10 000 jeunes qui sont  multirécidivistes, petits délinquants, moyens délinquants et ce sont ceux là qui polluent – je ne stigmatise pas les jeunes - ce sont ceux la qui polluent la qualité de vie des gens et même des jeunes d'ailleurs ! Donc vu que je pense que la prison n'est pas la solution, qu'il faut faire de la prévention en amont, je pense qu'il faut trouver une forme de sanction. Au 19ème siècle on expatriait dans nos colonies les gens qui étaient fauteurs de trouble. Aujourd'hui, peut-être faut-il penser à les mettre dans des casernes et à les obliger à faire un an de service obligatoire pour leur apprendre des règles minimums qu'ils n'ont pas. On ne peut pas s'en désintéresser. Il faut trouver autre chose car les centres d'éducation ne sont plus adaptés à l'ampleur du problème ; on ne peut pas avoir un éducateur derrière chaque jeune. Il y a dans nos quartiers des jeunes en situation de révolte, on peut tout à fait comprendre les causes mais rien ne les justifie.

Vous allez dans un avenir proche vous présenter aux législatives. Que penseriez-vous d'une nouvelle cohabitation ? Je pense que la fonction présidentielle est très dévalorisée. Un des facteurs du résultat de dimanche dernier (ndlr élection présidentielle) c'est que pour les gens, le Président de la République ça n'a plus une grande importance. C'est fini le temps du président, "monarque républicain" à la De Gaule ou à la Mitterrand. Les 5 ans de cohabitation qui viennent de s'écouler plus le comportement du président lui même ont mis à mal la fonction présidentielle. Je ne crois pas qu'on arrivera à restaurer la fonction présidentielle. On peut sauver la République et on va le faire évidemment. Pour autant, pour les gens aujourd'hui, celui qui a le vrai pouvoir c'est celui qui dirige le gouvernement et je pense que ça doit nous amener à une réflexion sur les institutions de la cinquième république. On dit souvent qu'il ne faut pas avoir raison trop tôt mais je crois qu’Arnaud Montebourg avait commencé à lancer des pistes qui me semblent tout à fait intéressantes.

Vous suivez les positions d’Arnaud  Montebourg ? Non parce qu’il est individualiste Arnaud - permettez que je l'appelle comme ça parce que c'est un ami - il est un peu franc-tireur. Il en faut, c'est un garçon brillant tout à fait intéressant mais ça ne peut être que dans une démarche collective, une démarche de  rassemblement que l'on modifie des institutions ou alors on fait une révolution mais je ne pense pas qu'elle soit à l'ordre du jour. Je pense que c'est collectivement que nous devons nous interroger une fois les  élections législatives passées parce qu'on n’a pas le temps avant, sur les raisons du vote « Le Pen », sur les évolutions institutionnelles. On ne fera pas d'évolution institutionnelle si on ne le fait pas avec la grande majorité des forces politiques en présence. Une constitution, pour qu'elle soit une nouvelle constitution, une "sixième République", pour qu'elle soit stable et fiable, doit recueillir l'adhésion du plus grand nombre, de l'ensemble des forces démocratiques d'un pays. Je pense que le chemin qu'à prit Arnaud n'est pas le bon mais il est dans son rôle d'agitateur d'idées et je pense que c'est très bien.

Que pensez-vous des manifestations lycéennes dans la rue qui ont suivi les résultats du premier tour ?

Moi je pense que c'est une bonne chose que les jeunes réagissent. Il y a une génération qui est en train de se former, qui se forme au refus du racisme, de l'antisémitisme, de l'extrême droite - c'est la même chose souvent d'ailleurs – Les jeunes se sentent toucher dans leur vie et c'est une très bonne chose. Après, si les jeunes manifestent, ce sont de grands garçons et de grandes filles, c'est leur problème. Moi je n’ai pas à porter de jugement. Je trouve que c'est très bien que les jeunes bougent. Je leur dis juste qu’un jeune qui manifeste, c’est pour la république, un jeune qui casse c'est pour Le Pen.

Que pensez-vous du slogan : "Le Pen, il faut le combattre dans la rue ! » ? Moi je pense qu'il faut le combattre dans les urnes d'abord. Les manifestations de jeunes c’est différent car beaucoup n'ont pas encore le droit de vote. Mais il ne peut pas y avoir un troisième tour dans la rue. Ca c'est le leurre habituel des organisations d'extrême gauche qui pensent que c'est par la rue qu'on change les choses. Moi je pense que c'est par le bulletin de vote et par la démocratie pas par le pouvoir du fusil ni par les manifestations. Cela dit, que les jeunes manifestent, c'est plutôt encourageant et ça montre qu'une génération va poindre qui portera des valeurs d'antiracisme, de solidarité et c'est le pays de demain alors tant mieux !

Avez-vous une politique visant à favoriser l'expression des  jeunes ? Pas facile à mobiliser les jeunes. Ils ont leurs propres centres d'intérêts, ils s'ouvrent à la vie. Et puis on dit « les jeunes » mais il y a des jeunes très différents. Certains poursuivent leurs études, d'autres cherchent du travail, certains travaillent. La seule chose dont on peut être sur, c'est que la jeunesse c'est l'avenir de ce pays alors tout ce qui favorise leur prise de conscience autour des valeurs de la République est une bonne chose que ce soit dans des forums ou dans des discussions. Vivement qu'une nouvelle génération  se lève. Je remarque quand même que ceux qui ont plus de 18 ans n'ont pas forcément été voter. Nous, on essaie de favoriser l'inscription automatique des jeunes sur les listes électorales parce que quand on est jeune, on ne pense pas forcément aux élections deux ans plus tard. Il faut permettre aux jeunes d'avoir accès aux médias, de s'exprimer… Pour cela, nous soutenons les associations, les projets jeunes.

En tant qu'homme de gauche comment voyez-vous l'avenir ? Pour moi c'est l'optimisme de l'action. C'est souvent ce qui différencie fondamentalement l'homme de droite et l'homme de gauche. L'homme de droite se satisfait de l'ordre établi, l'homme de gauche veut toujours changer l'ordre établi pour l’améliorer, pour plus de justice etc. Il y a des hauts et il y a des bas dans la vie politique. Par delà ça, je suis optimisme pour notre société à condition encore une fois de s'atteler à élever le niveau éducatif et culturel des jeunes. Ca c'est un travail inlassable. C'est un peu comme le Tonneau des Danaïdes. Il faut toujours le remplir car il se vide sans cesse mais le jour ou on arrête de le remplir il n'y a plus rien au fond.

Que faire contre la montée de l'extrémisme en Europe ? Si on analyse le vote « Le Pen » c'est le long des frontières. C'était là qu'avaient lieu les invasions. La « lepénisation » a consisté à faire croire que l'immigration est la cause de l'insécurité. Le vote « Le Pen » est un vote lié à l'ouverture des frontières. Cette peur ancestrale a été utilisée par Le Pen autour du thème de l'immigration. L'Europe doit contrôler ses propres frontières. Cependant il faut accueillir dignement les gens qui viennent. Pour cela il faut une société qui accepte de les intégrer. Combien de jeunes beurs avec des diplômes ne trouvent pas de travail à cause de leurs origines ? Il y a déjà un vrai travail à faire pour intégrer ceux qui sont là avant d'ouvrir à l'Europe. L'Europe, c'est une grande chance parce qu'elle met en commun des projets. Il faut qu'elle soit moins bureaucratique, on ne le dira jamais assez. Il faut qu'elle représente quelque chose pour les gens. Il faut expliquer que l'Europe c'est notre avenir mais que ça ne peut pas être une passoire.

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