Je le vois sur un banc, là, seul, en face du Palais de Justice un samedi après-midi. Je l'observe un peu hésitante car je ne sais pas s'il acceptera mes questions. C'est maintenant ou jamais, je ne veux plus qu'il y ait d'obstacle entre lui et moi. Je ne veux pas attendre plus longtemps, car les documents publiés sur eux ne sortent qu'en hiver, à croire que les sans-abris n'ont des problèmes qu'à cette période de l'année. Il faut savoir qu'un SDF ça existe aussi en été. Je lui demande si je peux m'asseoir et lui poser quelques questions. Il esquisse un léger sourire. Ça y est, le premier contact avec Clément est établi. Il a 70 ans et lorsque je lui demande depuis combien de temps il est dans la rue, parce que ça fait une éternité, il réfléchit et me répond 30 ans, juste après la perte de son emploi à Paris. Il est du 13ème arrondissement, il a pas mal erré puis s'est arrêté à Chalon. 30 ans pour nous c'est une éternité, on se demande ce que l'on ferait toute la journée. On tournerait en rond, mais pour lui " le temps, ce n'est rien, je me promène ". Seul ? " La compagnie, ce n'est pas important ". Un chien ? D'autres personnes comme vous ? " Non, personne. Ce n'est rien ". Mais pourtant, lorsque je lui demande si, quand il voit une famille, des gens heureux, peut-être qu'il les envie. Il ne me répond pas, ça semble le blesser. Au moins est-ce qu'il envie ces gens ? Il ne semble pas " Je suis libre, je fais ce que je veux ". Les heures qui passent, ça ne l'atteint pas. La nuit, le jour. Le jour, la nuit. Lorsque vient la nuit, on ne peut pas rester seul dans la rue, dormir sur le trottoir. Alors, Clément s'est construit son baraquement de tôle dans des espaces verts, près de la zone sud. Eté comme hiver, il couche là-bas, pas d'autres personnes. Il ne sait pas s'il peut bénéficier d'aides et ne veut pas le savoir. Il prend juste ce qu'on lui donne dans la rue, mais surtout ce que lui donnent les poubelles. Peut-être à 70 ans a-t-il encore un projet ? Il me révèle qu'il aimerait retravailler dans le commerce. Mais cela ne se fera jamais. Pensez-vous qu'à 70 ans on lui trouvera un travail alors que la retraite est donnée à certaines personnes à 50 ans ? Après réflexion, je lui pose une dernière question : Que pensez-vous de la mort ? Ne serait-ce pas une solution ? " Non, je veux vivre, et on ne meurt jamais, tout vit toujours ". Pourquoi les gens qui passent nous dévisagent-ils l'air de dire " pourquoi tu vas parler à cette chose " malsaine ", n'as-tu pas peur d'être contaminée à être assise si près ? " Leurs regards irrespectueux me blessent. Pas Clément. Voulant une explication, je questionne un couple sur un banc. L'homme, en tant que " mâle ", monopolise la conversation. " Que ressentez-vous quand vous voyez quelqu'un de cette condition ? ". " Rien du tout, aucune pitié. Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ? " Je ne pensais pas tomber de si haut lorsque j'entendis sa théorie. Lui qui connaissait tout m'expliqua, conscient de ce qu'il disait, qu'il y avait deux types de clochards. Premièrement, ceux qui font la manche et se paient notre tête. Je suis d'accord avec ça, car une minorité se moque parfois de nous. Quant à la seconde catégorie, il croit la connaître par coeur : pour lui, les " vrais " clochards, ce sont ceux qui ne veulent pas être aidés. Ils sont heureux ainsi. " Ils ne veulent pas s'en sortir, car lorsque tu essaies d'être sympa avec eux, ils t'envoient balader, ils refusent tout. " Il ajoute clairement que si Clément a accepté ce que je lui ai donné, mais aussi de parler avec moi, c'est parce qu'il est un " faux " clochard. C'est pour ça que je me demande comment ses chaussures vont passer le cap de l'hiver, et que je le regardais boire un truc trouvé dans la poubelle. Vous l'aurez tous compris : Clément joue un rôle ! Ce type à lunettes noires essaya de me faire croire à sa théorie de spécialiste du sujet inventant des stéréotypes. Pour moi, Clément est la négation de tout ce que j'ai entendu. Il y a toujours quelque part une volonté de s'en sortir, ne serait-ce que par le fait de faire la manche ou de fouiller dans une poubelle pour se nourrir ; il y a une volonté de vivre, même si parfois l'aide des associations ne sont pas réclamées. Lorsque l'on a un mode de vie depuis de nombreuses années, il est difficile de s'en séparer, de vivre autrement. On pourrait même croire à certains moments Clément heureux lorsqu'il nous parle de liberté, mais pensez-vous que c'est réellement le mode de vie qu'il a souhaitée ? Et si c'est à ce prix là qu'on peut être libre ? Face à des " Clément ", quelle est l'attitude juste ? Ni pitié, ni indifférence. Etre " humain ", quoi. Moi ça me fait mal.