Contre l'usinage
07/08/2004 23:53Aurélie JuillardCluny
Sous couvert d'anonymat, un étudiant de l'École nationale supérieure des arts et métiers (Ensam) de Cluny témoigne contre « l'usinage ». Actuellement en deuxième année, il est l'un des rares élèves de ce prestigieux établissement à refuser cette « intégration maison ». Il a même, avec quelques camarades, monté une association des élèves, alternative à celle des « Gadzarts », les étudiants ayant accepté « l'épreuve d'entrée ». Une position difficile à tenir quand toute l'école, à de rares exceptions près, vit au rythme de l'univers « Gadzarts ».
Pourquoi as-tu choisi l'ENSAM et comment as-tu réagi à l'usinage ?
Je suis rentré à l‘ENSAM comme pas mal d'étudiants à la suite des concours, plus en fonction de mes résultats que par choix, après une prépa à La Martinière à Lyon. L'ENSAM me semblait être une bonne école généraliste, ouvrant pas mal de possibilités. Il est clair que si on m'avait décrit précisément toutes les implications de ce choix, j'aurais opté pour n'importe quelle autre école ! Toutes les pratiques de l'usinage ont en commun un certain obscurantisme moyenâgeux et une certaine tendance à prendre les élèves de première année pour des attardés mentaux. Je ne sais toujours pas pourquoi j'ai accepté de suivre cet usinage. Par curiosité ? Par espoir de voir quelque chose de bénéfique en sortir à la fin ? Avec du recul, si les activités ne sont pas bien terribles, l'usinage joue surtout sur la fatigue, le manque de sommeil, l'imprégnation mentale et l'alcool. Je crois que l'on peut parler de manipulation mentale tout au long de la période de bizutage.
Tous ces facteurs réunis font que l'on suit le mouvement sans trop s'y opposer, par lassitude. Aujourd'hui encore, sur une promotion de 130 élèves, nous ne sommes que six à avoir décidé de rejeter définitivement tout ce qui touche au milieu gadzarts et à l'usinage.
Peux-tu décrire ton usinage ?
« Le Comité des Traditions (CT), composé du maître des traditions (le MT) et de quatre responsables d'usinage (les Rus), se charge de toute l'organisation. Ils portent tous la barbe, ont les cheveux longs et sont munis en permanence de casquettes et d'écharpes pour cacher leur regard et leur visage. Il est rigoureusement interdit aux premières années de les regarder ou de leur adresser la parole.
L'usinage commence la nuit de la prise en main. Les premières années sont réveillés de nuit et conduits à la lueur de bougies dans un amphi. On leur gueule dessus dans un langage incompréhensible, l'artsgatz, pour finalement leur faire comprendre qu'à partir de cette nuit ils ne riront plus beaucoup pendant trois mois ! On leur distribue les blouses sur lesquelles ils doivent inscrire leur nom à la craie. Ces blouses devront être portées fermées avec une ficelle à la taille (la fistrouille) pendant les trois premières semaines. Le matin, après avoir été reconduits dans leurs chambres, ils découvrent un petit carnet où ils devront recopier chaque jour pendant trois mois des chants et toute l'histoire des Gadzarts en alphabet gadzarique.
Tous les jours, même certains week-ends, à 6h50, à 12h30, à 18h et parfois la nuit, les premières années sont regroupés dans la grande galerie pour être interrogés sur les chants et les surnoms des anciens qu'ils doivent apprendre. Les élèves doivent pour s'y rendre former des rangs de quatre et marcher en silence, encadrés par les anciens. À chaque dérapage les conscrits sont rappelés à l'ordre.
La séance du midi est particulière : les conscrits doivent rentrer en longeant les murs dans la SEC'S (salle d'éducation des conscrits). Une fois tous rentrés, le CT rentre et se met debout sur des tables au centre de la pièce. Des anciens pénètrent alors à leur tour dans la salle et tournent en rond en vociférant des insultes. Puis ils repartent en claquant les portes et c'est au tour du CT de quitter la salle en claquant la porte. Enfin, les conscrits sont invités à sortir. Pendant ces trois mois, les conscrits apprennent aussi le monôme, une sorte de défilé. Un pied traîne par terre, l'autre claque sur le sol et la main droite est tendue sur l'épaule de celui qui précède. Cet apprentissage s'effectue autour du cloître (parfois cinq tours !) et dans les rues de Cluny. On pourrait aussi s'attarder sur les ateliers de création d'ellipse en carton que les conscrits doivent découper puis poncer au papier de verre pour demander l'autorisation de partir en week-end, ou encore sur les changements de chambre réguliers ou les beuveries journalières... »
Comment s'est créée l'association contre l'usinage et comment a-t-elle été accueillie ?
À la rentrée de septembre, j'ai décidé de devenir « HP », hors promotion, et donc de ne plus faire partie de l'association des Gadzarts. Après deux mois passés hors de Cluny, il m'était impossible de retomber dedans et surtout de cautionner la période de bizutage. J'ai donc pris rendez-vous avec le directeur pour l'informer de ma position sur l'usinage et l'ensemble du monde gadzarts. Il m'a assuré de son soutien et m'a encouragé à réunir les quelques élèves non Gadzarts pour fonder notre propre association. Nous nous sommes alors regroupés à huit élèves de seconde année pour former la BDE (bureau des élèves de l'ENSAM de Cluny), association type loi 1901. Après dépôt des statuts en préfecture, nous avons présenté notre projet en conseil de centre pour pouvoir faire une demande de budget et de locaux. Présentée en novembre, notre association vient seulement d'être reconnue par la direction générale de l'ENSAM, à Paris. À l'origine, cette association n'est pas contre les Gadzarts. Elle est ouverte à tous. Elle vise seulement à proposer une vie associative aux élèves de première année qui n'ont pas subi le bizutage. Pour l'instant, nous n'avons aucun budget mais nous allons pouvoir aménager une salle.
Dès l'annonce de notre initiative, de nombreux messages plus ou moins agressifs d'anciens élèves ont circulé sur les forums Gadzarts, dans le but de renverser notre association. Pour l'instant, aucun élève de première année n'a adhéré et les contacts avec les autres étudiants sont plutôt tendus !
L'usinage n'a donc aucune chance de s'arrêter ?
Je ne pense pas que l'on puisse mettre un terme aux traditions. La devise que chaque gadzarts doit connaître est « les traditions mourront quand mourront les Gadzarts ». La pression de tous les anciens élèves est si forte que la direction sera forcée de s'incliner. L'année dernière, à la suite de l'exclusion du CT (comité des traditions), tous les élèves de seconde année se sont mis en grève. Plus de 500 anciens élèves se sont déplacés à Cluny pour faire un défilé géant dans les rues avant de chanter les hymnes gadzarts devant les fenêtres du directeur. Les quatre membres du CT ont finalement été réintégrés après 10 jours de grève. Il ne s'agit pas simplement d'un problème de bizutage. Le milieu gadzarts est une véritable secte avec ses propres rites d'intégration et ses traditions bien ancrées depuis trop longtemps.
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