Consultations à bord
28/12/2002 02:27Elodie Raitière
Au cœur de la population des sampaniers (personnes vivant sur l'eau), un bateau sanitaire financé par des ONG étrangères parcourt la Rivière des parfums. Prodiguant des soins gratuits, ce cabinet flottant va à la rencontre des habitants.
Au cœur de la population des sampaniers (personnes vivant sur l'eau), un bateau sanitaire financé par des ONG étrangères parcourt la Rivière des parfums. Prodiguant des soins gratuits, ce cabinet flottant va à la rencontre des habitants.
Il est 8h du matin et Madame Lan rejoint ses collègues docteurs sur le sampan sanitaire amarré à la sortie de la ville. En cinq minutes, le sampan bleu et blanc tatoué de croix rouges arrive à destination, dans un bourdonnement terrifiant. Le temps pour les deux médecins et les deux infirmières de prendre un verre dans la pièce du fond, et d’enfiler leurs blouses blanches. Les bateliers stoppent l’embarcation et la Rivière des parfums retrouve son calme.
Au beau milieu de Vy Da, un quartier de sampaniers, les habitants ne semblent pas avoir été perturbés par le bateau : à gauche, un homme équipé d’un masque de plongée en caoutchouc astique la coque de son logis. A droite, des enfants se baignent au milieu des déchets flottants. Une femme qui porte son bébé dans les bras fait tanguer le bateau en posant un pied sur le plancher, suivie par ses deux enfants, plus âgés, qui bondissent de leur barque et déboulent par la fenêtre. « Je viens uniquement pour le bébé, quand il est malade » témoigne-t-elle. « Il a le nez qui coule et il tousse depuis deux jours ». Le docteur sort ses fiches multicolore (chacune correspondant à un âge), les infirmières et la mère allongent l’enfant de quatre mois en pleurs sur un mètre en plastique posé sur le banc de bois, mesurent son tour de bras, et essaient vainement de le peser – alors qu’il ne tient pas encore debout - sur une balance pour adulte. « C’est pour s’assurer qu’il ne souffre pas de malnutrition » explique une infirmière en étudiant les courbes de croissance. Le Dr Lan diagnostique une bronchite. « Il faudra revenir dans cinq jours si ça ne va pas mieux. On s’arrangera pour le faire soigner à l’hôpital » explique-t-elle à la mère en lui remettant des vitamines, des antibiotiques et le carnet de santé vert qui sert à toute la famille.
Plus tard défileront un vieillard de 73 ans, vêtu d’un simple habit sale et rapiécé, qui se déplace plié en deux et se plaint de douleurs ; un garçon de 16 ans qui a quitté l’école depuis sept ans et qui est atteint de troubles digestifs, une femme, la quarantaine, pour qui la balance indique 35 kg et qui a des problèmes de tension artérielle… Ce métier n’est pas facile tous les jours pour les membres du cabinet. « Beaucoup de patients se plaignent de maux de têtes et de vertiges. Je sais que tout cela vient de la malnutrition, mais c’est difficile pour moi de leur demander de manger plus de protéines.. ils n’ont pas les moyens ! » rapporte le docteur, qui ne peut que leur donner des compléments nutritifs. Alors les membres de l’équipe font de la prévention. De chaque côté de la porte d’entrée, on peut lire « il faut se laver les mains avant de manger », ou encore « il est interdit de faire ses besoins dans la rivière » et une cassette répète inlassablement sur un fond de musique douce « Pour éviter d’attraper la typhoïde, il faut se laver les mains avant de manger et après être allé aux toilettes, tuer les mouches, mettre des couvercles aux poubelles… ».
C’est ainsi que du lundi au vendredi, de 8h à 14h, l’équipe soignante donne rendez-vous aux sampaniers, chaque fois dans un quartier différent. « Les habitants sont sensibles au facteur de proximité. Il viennent évidemment ici parce que c’est gratuit, mais aussi parce que nous venons jusqu’à eux. » explique la doctoresse. En effet, tout est gratuit ici, les médicaments comme la consultation. L’Etat ne participe pas financièrement à ce projet (juste une autorisation, ce qui est déjà beaucoup paraît-il) et l’équipe compte beaucoup sur les aides étrangères. « L’association Bretagne-Vietnam envoie des médicaments deux fois par an et des étudiants en médecine sont venus repeindre le bateau l’été dernier. Nous achetons des traitements supplémentaire grâce aux fonds versés par divers organismes américains ou britanniques…» signale-t-elle. Et pour les salaires ? Les praticiens locaux sont loin de réclamer la consultation à vingt euros. « Ca n’est pas très important » indique Trao Thi Thu Thao, une infirmière qui travaille ici depuis le début du projet, il y a sept ans, simplement parce qu’elle « avait envie d’aider les gens pauvres ». Ces derniers reçoivent leur paye de Bretagne-Vietnam, mais le montant restera secret. Toujours est-il qu’il ne leur permet pas d’assurer une permanence la nuit ou le week-end et en cas d’urgence, seul l’hôpital est ouvert reconnaît le docteur Lan d’un sourire gêné. « On travaille déjà dur toute la journée, vous comprenez…»
Il est midi et le bateau se remet en route. « D’habitude nous travaillons jusqu’à 14h, mais aujourd’hui il y a un mariage, les gens ne viendront plus ». Demain, le dispensaire itinérant voguera vers d’autres Huéens exclus de la vie terrestre...
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