« Amputés de leur enfance »

10/06/2004 14:38Hélène Marget et Nicolas BarriquandTypo Paris
De la Colombie au Sri Lanka, en passant par le Libéria, ils seraient 300 000. 300 000 jeunes de moins de 18 ans, qui manient la kalachnikov, parfois depuis l'âge de huit ans. On les appelle les enfants soldats. Unicef France lance une large campagne sur ce thème.

« Moi, j'aime tuer. Arracher le cœur de tes victimes pour le manger, ça te donne du courage pour continuer à tuer ». Ces paroles insupportables sont tenues par un libérien d'à peine treize ans, face à la caméra du journaliste François Margolin. A ce témoignage s'ajoutent ceux des membres de l'UNICEF en mission dans les centres de réinsertion pour les enfants soldats. Emmanuelle Béart, ambassadrice de l'organisme international depuis 1996, rentre de Sierra Leone où la guerre civile s'est terminée il y a trois ans.

« La majorité des gamins ont été contraints à prendre les armes. Pour une partie d'entre eux, ils disent avoir fait le choix d'être soldat. Mais avec leurs conditions de vie, l'influence de leurs aînés, la pression des adultes, je met le mot choix entre guillemets, affirme l'actrice engagée. D'autant plus qu'ils sont complètement shootés à l'herbe, la cocaïne ou l'héroïne ! » Dans le film de François Margolin, diffusé mardi 1r juin sur Arte, un môme de 10 ans, « Gibson », sous les ordres d'un adulte, lâche du bout des lèvres qu'il « aime la guerre ».

« Parle plus fort ! Dis-lui que tu aimes tuer ! » rajoute l'homme. Plus malléables, plus naïfs et nombreux, les enfants, qui sont rebaptisés d'un nom de guerre, « Bébé rebelle » pour le petit Gibson, sont des troupes faciles à recruter pour les milices. La logique des chefs de guerre est d'un syllogisme effroyable : « les enfants n'ont pas d'armes, si un enfant a une arme, il devient un adulte, il n'y a donc pas d'enfants soldat ! ». Emmanuelle Béart parle d'êtres humains « amputés de leur enfance ». Et même quand la guerre se termine, elle continue à détruire ces gamins de l'intérieur. Certains ne cachent pas qu'ils ont massacré leur propre famille, « pour apprendre à tuer ». Ils luttent continuellement contre leur passé pour retrouver un certain équilibre de vie.
Parité dans l'horreur
L'utilisation de « têtes blondes » dans les conflits armés n'est malheureusement  pas récente. « Les rangs de la Grande Armée de Napoléon étaient remplis de ces enfants, qu'on a nommé « les Marie-Louise », et plus récemment, Hitler n'avait  pas hésité à recruter des moins de 18 ans quand son armée manquait d'hommes. » rappelle Alain Louyot, auteur de « gosses de guerre ». « En Afrique, le phénomène est relativement nouveau, nuance Rima Salah, directrice régionale de l'Unicef pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre. L'énorme solidarité que l'on rencontre en Afrique semblait protéger les plus jeunes du combat, mais depuis la décolonisation et les guerres intestines qui ont suivi, la condition de l'enfant est devenue catastrophique. » Et la situation s'aggrave. En 1996, 200 000 enfants soldats étaient dénombrés sur la planète. Désormais, l'Unicef avance le chiffre de 300 000. Et le fléau ne se résume pas à l'Afrique. « Il y a plus d'enfants soldats en Asie que sur le continent noir, alerte Manuel Fontaine, présenté comme le « monsieur enfant soldats » d'Unicef France. Rien qu'en Birmanie, il y en aurait 70 000 ! ». Par ailleurs, par la voix d'Emmanuelle Béart, l'organisation veut insister sur ceux qui ne manient pas les armes, mais sont aussi considérés comme des enfants soldats. Il s'agit des petits espions, des gosses qui s'occupent du ravitaillement en drogue, de ceux qui assurent l'intendance des milices armées, dont les filles. Ces dernières, outre qu'elles constituent des forces d'appoint, sont bien souvent les esclaves sexuelles des troupes. « Les filles sont autant « entamées » que les garçons, témoigne l'ambassadrice de l'Unicef. Psychiquement et physiquement. J'ai vu des mères de 10-13 ans, certaines portent des blessures irréversibles au niveau du vagin et de l'utérus ! » Jusqu'à récemment, les victimes féminines n'étaient pas prises en compte par les centres de réinsertion mis en place pour venir en aide à ces enfants. « Je pense que premièrement, on y avait pas pensé, estime Emmanuelle Béart, et qu'ensuite, les filles éprouvent une honte à reconnaître le viol et leur grossesse prématurée ». Aboubacry Tall, représentant de l'Unicef en Sierra Leone rapporte que dans son pays, sur 12 000 filles présentes dans les milices, seules 600 sont aujourd'hui en camp de réinsertion.

« De plus, il arrive qu'elle ne se sentent pas en sécurité étant mélangées dans le centre à leurs anciens tortionnaires », ajoute-t-il.
Condamner un « crime de guerre »
Pour l'Unicef, qui aide des dizaines d'ONG à la gestion de ces centres, la Sierra Leone est un enseignement. « Avant, pour qu'un enfant soit accepté dans un de nos programme, il fallait qu'il vienne déposer une arme, relate Manuel Fontaine. Depuis, nous avons revus notre définition de l'enfant soldat et élargit la prise en charge ». Au Soudan, au Congo, au Libéria, ou encore en Sierra Leone, l'Unicef et ses partenaires ont lancé le programme DDRR ( Désarmement, Démobilisation, Réhabilitation, Réintégration ). Sur trois années, et avec un budget de 1000$ par enfant, les anciens soldats sont d'abord insérés dans un centre, où ils se retrouvent parfois entre anciens ennemis. Des éducateurs ont pour objectif de canaliser leur violence, de rétablir une autorité de l'adulte, de leur donner un métier. « L'accent n'est pas mis sur « qu'est que tu as fait ? », mais sur « qu'est-ce que tu veux faire ? » », souligne Manuel Fontaine. Ensuite, les enfants sont remis en contact avec leur famille. La réintégration dans leur ancien environnement fait l'objet d'un suivi par les acteurs des ONG. « Nous avons aussi à effectuer un travail auprès des parents, poursuit Manuel Fontaine, ils doivent accepter que leur enfant a évolué. » Il cite de mémoire le cas d'une ancienne milicienne habituée aux cheveux courts, qui à son retour, tenait tête à sa mère en continuant de se couper les cheveux. Avec Rima Salah, il affirme que « ces enfants soldats ne sont pas une génération perdue ».
La lutte contre ce fléau se joue aussi en aval, au niveau des recruteurs. Claire Brisset, Défenseure des Enfants pour la République Française, réclame que « les recruteurs passent devant les tribunaux ». Seulement le droit international limité par la non ingérence dans les problèmes intérieurs des états, ne donnent qu'une portée morale aux accusations de la communauté internationale, ignorées par les parties concernées, à l'image de l'ex-dictateur du Libéria, Charles Taylor, réfugié désormais au Nigéria. Emmanuelle Béart n'oublie pas de rappeler que nombre de dictatures africaines comptant des enfants dans leur armée, ne tiendrait pas sans le soutien de grands pays occidentaux. Mais les sympathisants de la cause des enfants soldats ne désespèrent pas de voir les recruteurs comparaître un jour pour « crime de guerre ». Et le président d'Unicef France, rappelle que « la justice n'est pas dépendante de la diplomatie ».

Commentaires: aucun
Ajouter votre commentaire
Pseudonyme *
eMail * (non publiée)
Titre du commentaire *
Commentaire *
captcha Recopier le code affiché *
* = requis
Propulsé par La rOute du Net
stats