Absents au mariage

06/05/2004 10:32Lucie BlinTypo Mali
Les mariages maliens réunissent naturellement de nombreux invités qui chantent, dansent et rient, mais les principaux concernés n'y assistent pas : pendant toute la durée de la noce, les mariés sont confinés dans un appartement coupé du monde, loin des festivités.

Vous avez un amoureux et c'est réciproque, et vous décidez de vous marier ? Le marathon des noces peut donc commencer. « La première obligation pour le jeune homme est de faire sa demande au père de sa belle », explique Mah Diarra Sanogo, lycéenne à Bamako. Et cela ne se fait pas directement : le jeune amoureux dépêche auprès du père un vieil homme, symbole de sagesse et du respect dû aux futurs beaux-parents. Le futur beau-papa consulte sa propre épouse, laquelle ne donne en principe son accord qu'après avoir recueilli l'avis de la jeune fille. Lorsque la réponse revient au garçon, les jeunes gens sont considérés comme fiancés.
Le fiancé doit alors faire des cadeaux à sa belle famille. « Chaque jour il amène des noix de kola, en augmentant leur nombre. Le premier jour il en apporte cinq, le lendemain six et ainsi de suite », détaille Mah Diarra.
Au bout d'un mois les tourtereaux pourront se marier civilement, même si cette démarche est facultative. Les mariés restent chez eux pendant que leurs oncles et tantes signent les registres à la mairie. A la mosquée non plus le couple n'est pas forcément présent.
Pendant la semaine que dure les festivités le jeune couple est isolé dans un appartement. Seule une femme, choisie par la tante de la mariée, leur rend visite : elle leur amène à manger et peut attester que la jeune fille était bien vierge le soir des noces. « Normalement on doit relever des traces de sang sur les sept couches de vêtements de la mariée, mais aujourd'hui on se contente d'une seule » précise Mah Diarra.
Pendant ce temps, les musiciens et les griottes, venus à la demande des femmes des deux familles, chantent des louanges en l'honneur du jeune couple et animent la fête. Pour favoriser le mariage et augmenter les chances de réussite future des mariés, les chanteurs et griottes sont largement payés. Les danses et leur rythme symbolisent les castes des familles : ainsi on ne danse « avec les fesses » qu'au mariage de familles d'esclaves.

Restaurer des vies de femmes

« Le feu, le jeu, deux yeux... Répétez ! Encore ! » Face à un tableau noir, un petit groupe de femmes lit avec application les syllabes tracées en gros à la craie. Leur professeur traduit en bambara. Elles reprennent en cœur en français.
Elles ont entre 18 et 30 ans, sont mères célibataires et travaillent dans un drôle de restaurant, celui de l'association Yérédémé, basée à Mopti. Depuis 1998, grâce à une Française, Dominique, des femmes en difficultés de la région se sont unies pour concilier travail et garde d'enfants. « On peut venir servir ici avec les petits lorsqu'ils ne sont pas à l'école. Comme ça, ils ne sont pas livrés à eux-mêmes... », explique Aïssata Banou, la directrice de l'association. « Il y a beaucoup de filles-mères au Mali, parce que les jeunes hommes vont voir à droite et à gauche puis refusent d'assumer leur paternité » , ajoute-t-elle. Les familles réagissent parfois très mal à une grossesse prématurée. « C'est là que nous pouvons jouer un rôle, affirme cette petite trentenaire, très posée. Travailler au restaurant nous permet d'avoir un revenu et donc d'aider nos familles. »  De quoi reconstruire des rapports plus harmonieux.

Devenir un bon parti

Aujourd'hui, elles sont quinze à exercer les quatre activités de Yérédémé. Couture, fabrication de confitures et de produits séchés, cuisine et service au restaurant remplissent leurs journées. S'y ajoutent des classes dispensées par un professeur privé. « Quand on est seule, avec un enfant et analphabète, les chances de s'en sortir sont faibles. »
A chaque fin de mois, les bénéfices sont divisés en quinze. « Nos salaires oscillent entre 7 500 et 15 000 francs CFA (11,5 à 23 €) par mois, confie Aïssata. Mais parfois nous ne faisons aucun bénéfice ! »  Yérédémé voudrait d'ailleurs s'ouvrir davantage mais les moyens lui manquent. La seule aide dont bénéficiait le groupe s'est arrêtée en décembre 2000 et il ne faut plus désormais compter que sur le produit des ventes réalisées.
Mais Aïssata reste confiante. « Participer à Yérédémé est vraiment un bon point pour nous : nous montrons que nous sommes travailleuses et que nous avons une certaine indépendance. C'est important pour trouver un mari ! » Trois des jeunes mères célibataires du groupe se sont d'ailleurs mariées récemment.

Aurélie Juillard

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