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A la recherche des lettres perdues
28/02/2010 20:39Alexis HontangAutun
9% des Français quittent l’école sans maîtriser les fondamentaux en lecture et écriture. Reportage dans l’Autunois, où la plate-forme Lutilea – acronyme de lutte contre l’illettrisme, les exclusions et l’analphabétisme (voir encadré) – agit en faveur des illettrés.
Un épais manteau de marque sur un tee-shirt blanc. Des épaules carrées, un crâne légèrement dégarni. Marié, quatre enfants. En ce jour de février, David fait face à un questionnaire qui évalue son niveau en français et mathématiques. Rien de bien compliqué a priori, juste des opérations à poser manuellement, des phrases à lire et des images à commenter à l’écrit et à l’oral. Face à une illustration représentant un ciseau, il note avec des lettres hésitantes : « siseur ». Face au canard, « camre ».
David est illettré, comme 9 % des Français. Le chiffre grimpe jusqu’à 11 % dans les zones rurales et à faible densité de population, comme dans l’Autunois où cet homme de trente-six ans réside. La Bourgogne n’est pas épargnée par ce problème. Par exemple, en 2006, le taux d’illettrisme chez les mineurs (contrôlé lors de la Journée d’Appel à la Défense (JAPD)) y atteint 5,3 % alors que la moyenne nationale se situe à 4,8 %.
Les résultats de l’évaluation de David restent pour autant satisfaisants. Imelda Billion, chargée de la plate-forme Lutilea dans l’Autunois, y remarque « des bons raisonnements en mathématiques ». Surtout, elle encourage celui qui avait mal au ventre avant de venir. « Ce sont souvent des gens qui se sous-estiment. Ils ont été stigmatisés par le système scolaire, la société en général, il faut leur redonner confiance », pense-t-elle.
David a grandi dans une ZUP de la région d’Autun, « l’école, c’était pas pour mes potes et moi. Là-bas, on nous cataloguait. La prison nous attend, qu’ils disaient. Manque de pot, je n’y suis pas allé ». Il a travaillé durant huit ans dans une station de lavage, de quoi vivre convenablement, lui et sa famille. Son illettrisme ? « Je l’avais caché lors de l’entretien d’embauche. Ce n’est qu’une fois que j’ai fait mes preuves que je l’ai dit à mon employeur. J’en avais honte. » La paperasse était remplie par des amis. Puis un jour, David décide de plaquer son boulot. L'envie d’aller voir ailleurs, de faire quelque chose qui lui plaise. D’un coup, en voulant se préparer un avenir dans le commerce de proximité, toutes ses heures négligées à l’école resurgissent. À la maison, ses quatre enfants, tous scolarisés (à part le benjamin, trop jeune) réclament leur père pour leurs devoirs. « C’est pour eux pour que je viens ici », confesse-t-il.
La faute à l’école ?
Il est désormais entre les mains des services sociaux. Le Pôle Emploi qui a réorienté David vers Lutilea. « L’illettrisme est considéré comme un problème de second rang. Du moment qu’une personne possède un emploi qui puisse subvenir à ses besoins, elle va travailler sans se soucier de ces difficultés-là. Ce n’est qu’au chômage qu’il y a prise de conscience », souligne Imelda Billion, dont la plate-forme a traité 179 dossiers en 2009. Le Centre Social va, lui, « relayer l’information auprès de ces individus. En effet, ils ne savent presque rien des aides proposées, car ils n’osent pas en parler, et prennent sur eux-mêmes », comme l’explique Isabelle Filipozzi, responsable de cet organisme. En aval, l’IFPA – Institut pour la Formation et la Promotion des Adultes – se charge de la « voie professionnelle » : orientation, aide à l’écriture de lettres de motivation, etc. « Ils se retrouvent ici, car ils veulent s’insérer », indique Emmanuella Cragnolini – Larue, formatrice. « La plupart du temps, ils ont une représentation négative du monde du travail. Il existe comme une peur de la hiérarchie. »
Un illettré est une personne qui ne sait ni lire ni écrire, mais qui a bénéficié d’une scolarité, contrairement à l’analphabète qui, lui n’a jamais côtoyé les bancs de l’école. Le plus souvent, son handicap est dû à une inadaptation au système scolaire. « Comment voulez-vous qu’un professeur puisse suivre individuellement les élèves dans des classes de trente éléments ? », s’interroge Alain Coulon, bénévole à Lutilea et ancien des RASED – Réseaux d’Aide Spécialisée aux Élèves en Difficulté. « En plus de ce manque d’adaptation, les objectifs sont tels que certains doivent être laissés sur le bas-côté pour finir le programme. » Rajoutons la stigmatisation des camarades, et on obtient des élèves qui haïssent le travail scolaire en même temps que les professeurs, symboles d’une hiérarchie trop contraignante.
Avant de venir au rendez-vous, David craignait que son interlocutrice soit une professeure. Le malaise est tellement profond qu’il menace « ces profs qui s’adresseront mal à un de mes enfants ».
Pour Imelda Billion, imputer la faute à l’école serait réducteur. « Il y a aussi des problèmes sociaux, comme ces foyers où les enfants portent sur leurs épaules la responsabilité entière de la famille ».
Elle a encadré le premier rendez-vous avec David. Ce sera ensuite un bénévole qui s’occupera de lui, à raison d’une heure et demie par semaine. Encore faut-il qu’il se présente à la deuxième réunion. Marion Petit, assistante-conseillère à Lutilea, en connaît « des apprenants qui se sont volatilisés rapidement. Ce sont souvent des personnes qui sont tombées dans l’assistanat : elles sont déjà suivies par le Pôle Emploi, la CAF… Elles n’ont plus de motivation. » Parmi les 46 personnes qui ont quitté le dispositif Lutilea en 2009, 12 l’ont fait par abandon.
Après quoi, ceux qui s’accrochent progressent. Alain Coulon, bénévole, s’occupe d’une Malgache, Aldine, qui commence à écrire ses premiers vers. « Au fur et à mesure, elle apprend des nouveaux mots, plus sophistiqués. Puis on commence à lire des poèmes, comme du Prévert », dit-il, fier de son élève. Ses textes, ainsi que ceux d’autres apprenants, accompagneront une exposition d’aquarelles à Autun, les 19 et 22 mai prochains.
Point de lyrisme chez David. Lui souhaite passer son code de la route dès qu’il aura fait quelques progrès. Comme pour donner une nouvelle direction à sa vie.
Voir l'interview télévisée d'Ilmeda Billion
Lutilea est aidée par la Fondation Orange de France Télécom
Lutilea, mode d’emploi
Ne recherchez pas l’association « Lutilea » -acronyme de Lutte contre l’Illettrisme, l’Exclusion et l’Analphabétisme-, elle n’existe pas. Comme l’explique Imelda Billion, responsable à Autun, « Lutilea correspond à une mission publique sur laquelle vont se greffer des associations et organismes publics ». Ainsi, elle s’étend sur tout le département. Dans l’Autunois, le maillage autour de la lutte contre l’illettrisme englobe, notamment, la MIFE (Maison d’Information pour la Formation et l’Éducation), le Pôle Emploi et les centres sociaux. Le budget, autour des 60 000 € annuels, est réuni grâce à différents partenaires (Conseil général, FSE (Fonds social européen), Conseil régional, lDDTEPP, qui finance des actions d’accompagnement conduites par des bénévoles, ainsi que France Télécom). Grâce à cela, deux personnes sont embauchées à plein-temps. En 2008, 179 personnes ont été suivies dans l’Autunois par environ 35 bénévoles.
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