91, année démocratique

06/05/2004 11:02Fleur Tathereaux et Nicolas BarriquandTypo Mali
La nuit du 26 mars 1991, Moussa Traoré, au pouvoir depuis 23 ans, cède sa place sous la pression populaire et militaire. La démocratie fait enfin son entrée au Mali.

Le général Moussa Traoré, qui s'était hissé au pouvoir en 1968, huit ans après l'indépendance, en renversant le socialiste Modibo Keita, avait petit à petit figé son pays dans un régime répressif et dictatorial. Grâce à un parti unique à sa botte et à des simulacres d'élections, il est constamment reconduit à son poste pendant plus de deux décennies, et toute critique de sa politique est interdite. Au début des années 90, "le vent de l'Est", qui désigne la démocratisation du Tchad et du Bénin, ainsi que le XVIe sommet franco-africain à la Baule annoncent un changement. Lors de la réunion internationale, François Mitterrand réclame devant un parterre de chefs d'Etat africains, la démocratie le plus rapidement possible pour le continent noir. Pour cela le président français conditionne l'aide aux pays africains, selon leur « degré » de démocratisation.

« La camisole de force »

La réponse de Traoré ne se fait pas attendre : « la démocratie ne saurait être considérée comme une camisole de force ! ». « Cette déclaration a marqué les esprits » se rappelle Moussa Bakhaga, alors étudiant à l'Ecole nationale de l'Administration de Bamako. A l'automne 1990, le régime de Moussa lâche la bride en autorisant la création de journaux indépendants, « une erreur de la part de Moussa » d'après Bakhaga.
Un certain Alpha Oumar Konaré (dit Alpha), qui deviendra plus tard président, remue les consciences avec une parution très critique à l'égard de Moussa. Le dictateur essaie de gagner du temps en repoussant la question de la démocratisation au congrès de son parti unique, prévu en mars 1991.
Mais l'opposition est de plus en plus influente et des manifestants envahissent les rues de Bamako. Les 23, 24 et 25 mars, les Maliens de diverses villes réclament la démocratie en investissant les rues. « Dans la rue de l'ENA, située face au palais présidentiel, nous avions dressé une barricade. La suite nous donna raison, car Moussa n'a pas tardé pas à envoyer les militaires », relate Bakhaga. La situation dégénère, le peuple ne réclame plus seulement le changement, il veut la tête du régime. Les manifestations tournent au bain de sang, l'armée tire sur la foule dans les marchés et même les hôpitaux.
« Ce sont pourtant les militaires qui ont mis fin à l'instabilité, en se rangeant du côté du peuple le 26 mars » observe cependant le Commandant Fané, actuellement en poste à l'école militaire de Kati, dans la grande banlieue de Bamako. « En organisant un coup d'Etat, nous avons permis la démocratie ». Perdant le soutien de son armée, Moussa est arrêté dans son palais de Koulouba pendant la nuit du 26 mars. « Les jours qui suivirent, ce fut la liesse populaire, mais aussi l'anarchie, les magasins pillés » s'emporte Bakhaga.

ATT, Alpha, puis ATT

Un gouvernement de transition se met en place, dirigé par le général Amadou Toumani Touré (ATT), l'actuel président, considéré comme l'instigateur du coup d'Etat. Plus de 100 partis naissent en quelques semaines. L'année suivante, l'élection présidentielle voit la victoire d'Alpha, qui gouvernera le pays pendant dix ans. En 2002, il laisse sa place à ATT, quatrième président du Mali indépendant.
« On dit que la France aurait joué un rôle dans les événements de 1991, confie Bakhaga, notamment par le biais du voyage de Danielle Mitterrand au Mali en 1990 ». L'épouse du président français, sous le couvert de la fondation France-Libertés qu'elle préside, serait en réalité venue soutenir les leaders de l'opposition. « Il a même été dit que l'avion affrété, censé transporter des médicaments, était en fait rempli d'armes ». De plus la France venait de nommer comme nouvel ambassadeur au Mali un ancien agent de la DGSE (services de contre-espionnage), venu du Tchad où un changement de régime venait d'avoir lieu.
Moussa, défendu par le très médiatique Jacques Vergès, ainsi que les autres dignitaires de sa dictature sont jugés en 1992, lors du procès dit des "crimes de sang". Le dictateur est condamné à la peine de mort, qui sera commuée le 29 mai 2002 par le président Alpha Oumar Konaré, après plus de dix ans de détention. Officiellement, l'ancien chef d'Etat, 65 ans, et son épouse Mariam, ont été libérés par souci de cohésion nationale et à titre humanitaire. Moussa est désormais libre de ses mouvements.
« Depuis, on peut dire que le pays est stable, et que la démocratie s'est enracinée » juge Bakhaga. Les observateurs de la vie politique malienne ont craint néanmoins une dérive du pouvoir quand, lors de l'élection présidentielle de 1997, Alpha n'avait pas d'opposant. Finalement, quelques jours avant le scrutin, le leader d'un petit parti, Mamadou Maribatrou Diaby, sauve le jeu démocratique en se déclarant candidat. Pour Bakhaga, désormais, il n'y a plus de doute : « on peut dire que le Mali est devenu un modèle de démocratie ».

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